12- Le Testament Syriaque (Barouk Salomé 2009)
Un autre développement qui peut vous intéresser : À mon retour, je suis tombé sur une recension d’un livre intitulé « Le testament Syriaque » de Barouk Salamé, (2009), un roman quasi policier qui enquête sur « la filiation, toujours inexpliquée, de la religion musulmane ». Vous avez bien perçu, au long de mon récit, que cette question affleure sans cesse. En lisant ce livre avec intérêt, j’ai relevé quelques citations qui peuvent aussi vous intéresser.
- Ismail expliquait à Farouk l’origine du Syriaque : c’est une langue très ancienne, qui est morte aujourd’hui. Elle était parlée en Irak, en Syrie et jusqu’en Iran. Avant l’Hégire de Muhammad. Avec la victoire de l’Islam, Dieu merci, l’arabe l’a remplacé. Mais les juifs et les chrétiens l’ont gardée pour leur culte. Certains écrits syriaques valent une fortune à cause de leur rareté. (45)
- Sais-tu, Madjid, que l’écriture arabe vient de l’alphabet syriaque utilisé par les chrétiens d’orient ? … Un libre penseur souleva un scandale en soutenant que les noms divins que l’on rencontre dans le Coran étaient tous empruntés au syriaque. (60)
- Le prophète lui-même parlait sans doute une sorte de syro-arabe, un mélange d’arabe et de syriaque utilisé par les commerçants du moyen orient. Beaucoup de termes coraniques viennent du syriaque : le mot sourate (sûrat), le mot hannif (craignants-Dieu), l’appellation Rahman (le compatissant). Même le mot Coran (Qur’an) vient du Syriaque queryana qui signifiait « lecture » ou « récitation », la lecture des écritures durant la messe chrétienne de Syrie. Et, tiens-toi bien, pour certains philologues, le mot Allah lui-même vient du syriaque Allaha. Avant l’islam, en arabe, on n’employait pas Allah, on disait Ilah pour désigner la divinité…
- Il y avait une littérature juive et chrétienne en arabe. La Bible avait été traduite en syriaque, mais sans doute aussi en arabe. La Mecque était remplie d’étrangers juifs ou chrétiens ; le littoral du golfe persique, du Koweït à Oman, était couvert de monastères où on lisait l’évangile toute la journée. Une tradition raconte que les femmes de Muhammad, Hafsa et Aïcha, avaient fait copier l’histoire de Joseph et le livre de Daniel. Je vois mal les femmes de l’Envoyé lisant l’hébreu, l’araméen ou le grec, c’était donc des versions arabes. L’Islam n’est pas né dans un désert culturel.
- Tu sais que Zaït ibn Thâbib a contrôlé l’établissement du texte coranique sous le calife Othman ? C’est lui qui a supervisé la réunion des sourates ! le choix des meilleures versions, leur ordonnancement ! C’est lui l’éditeur du Coran ! le responsable de la vulgate actuelle ! Une ébauche de Coran écrite en syriaque ! Non, mais tu te rends compte ? C’est une vraie révolution ! (131-134)
- Que se passe-t-il prophète ? Tu sembles perdu ? … Les hommes ont besoin de Rappel. Chaque communauté a droit à un Rappel. Il y a des siècles, Jésus est venu avec son Message, source de science et de récits inouïs. Après Salomon et Jérémie, il a ouvert le pacte divin à tous. Les hommes l’ont écouté un instant, puis ils se sont déchirés sur sa Bonne Nouvelle, s’il était un Dieu ou un homme, s’il avait une ou deux volontés, deux ou trois corps. Tu es venu rappeler ses commandements contre l’injustice et dire « paix » (islam) entre les croyants de bonne foi. (422)
- Par quel miracle l’islam aurait-il échappé au statut de greffon qui était commun à toutes les grandes religions à
leur début ? Par quel prodige cette foi serait-elle née au désert, sans généalogie et sans parentèle ? Même les Hébreux s’étaient nourris de la révolution religieuse du pharaon Akhenaton et avaient puisé dans la sagesse babylonienne pour élaborer le légendaire des patriarches, au fondement de la Bible juive. Ce Testament fournissait la preuve indiscutable que l’islam était un rejeton tardif du christianisme le plus ancien et le plus authentique, celui de l’Église des Nazôréens, appelée dans l’antiquité l’Église des circoncis ou Église de Jacques. Une secte de judéo-chrétiens réfugiés en Arabie septentrionale, qu ‘évoquaient les Actes des Apôtres (8.1-4). Ses fidèles étaient des Hébreux et des Arabes qui suivaient l’enseignement du Christ, mais restaient fidèles aux obligations mosaïques : circoncision, sacrifice, sabbat, jeûne, culte du Temple de Jérusalem. Leur destin avait été tragique, car avec le temps ils avaient été rejetés à la fois par les juifs et par les chrétiens. Leur trace se perdait dans les sables de Transjordanie au IV° s, mais des allusions éparses donnaient à penser qu’ils avaient subsisté par petits groupes en Arabie, en Syrie et en Mésopotamie. Le Coran lui-même évoquait de mystérieux dissidents musulmans, qui pourraient bien être un groupe de Nazôréens refusant de se fondre dans l’islam. (428-429)
- Selon la Sunna, l’islam est né au cœur de l’Arabie profonde, à La Mecque, lieu immémorial de pèlerinage. La conquête n’aurait été qu’un effet de cette religion nouvelle, l’enthousiasme des nouveaux convertis impatients de répandre leur foi. Grâce à ce document, on apprend que c’est la Conquête qui a permis l’islam et non l’inverse. Si des arabes chrétiens de Syrie-Palestine n’avaient pas été lésés par Byzance, ils n’auraient pas soutenu un prédicateur populaire qui, grâce à sa riche imagination, entendait un ange lui enjoindre une Guerre sainte. – Amin de Gaza ? – Oui, lui-même. Entre les lignes de ce texte, on voit une religion en train de naître. On voit que ce prédicateur était judéo-chrétien, qu’il pensait sa mission sur le modèle de Moïse, mais qu’il vénérait aussi Jésus… Le théologien Jean de Damas, qui vivait à l’époque des Omeyyades, a décrit un Coran qui n’était pas encore unifié, où les chapitres étaient indépendants ; et il présentait l’islam comme une hérésie chrétienne… Aujourd’hui, pas mal de chercheurs sérieux pensent que l’islam vient d’un milieu judéo-chrétien, qui refusait le dogme de la Trinité.
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Enfant, ma mère m'a envoyé un été dans une madrasa pour apprendre l’arabe et les rudiments du Coran. Sa seule excuse était que son père avait fait la même chose avec elle, dans la ville coloniale qu’ils habitaient. Moi, en revanche, j’étais l’unique petit chrétien dans une bourgade musulmane très rurale, loin de tout ce qui représentait pour moi la civilisation. En quelques semaines, je réussis péniblement à réciter, à lire et à écrire la première sourate du Coran, la Fatiha, ce qui n’était pas un grand exploit car elle ne comprend que sept petits versets. Néanmoins, selon les mystiques, ce chapitre d’ouverture renferme la totalité du Coran, par un procédé ésotérique qui m’échappe. Il faut croire que ces maîtres soufis ont raison car j’en ai gardé un curieux sentiment de proximité avec le texte coranique. Je me souviens aussi d’une phrase qui m’avait frappé. Alors que mes parents adoptifs demandaient au taleb (maître) si ce n’était pas gênant d’enseigner le Coran à un petit roumi (chrétien), il répondit en riant : « Cela lui fera du bien, les vrais chrétiens sont les musulmans » Oubliée pendant des décennies, cette expérience a resurgi d’un seul bloc pour écrire ce roman et m’a plongé dans une véritable rage théologique. Tout en ourdissant mon histoire romanesque, je voulais tout comprendre, tout savoir de la genèse de ces deux religions, et de leur étrange complicité que j’avais ressentie enfant.
- La thèse d’une origine chrétienne de l’islam, abordée dans ce roman, est vraie ; c’est à dire qu’elle est actuellement la plus plausible pour expliquer la genèse de la religion musulmane. Cette explication fait pratiquement l’unanimité dans la communauté savante internationale, sauf en France où elle soulève encore des résistances. (Manfred Kropp – Les origines du Coran, etc. p.510)… Il suffit de lire le Coran, et seulement le Coran, en oubliant tout le reste, pour distinguer la continuité historique du christianisme à l’islam. Sans doute Jésus n’est cité que 24 fois, moins qu’Abraham ou Moïse, mais en le rapprochant de sa mère Maryam, on obtient 58 citations, ce qui les met au même rang que ces grandes figures bibliques…
Surtout, le personnage d’Issa (Jésus) est doté d’attributs tellement incommensurables que cela manifeste avec évidence une cicatrice historique. Le statut coranique de Jésus relève typiquement de ces cicatrices historiques car le fils de Marie est le seul prophète musulman qui ait un statut oscillant entre l’homme et le surhumain. Ce statut à part érige la filiation du Christ, dans la logique interne du Coran, en signe miraculeux du pouvoir créateur de Dieu. La croyance fondamentale des chrétiens majoritaires, veut que Dieu présente le mystère d’une seule réalité divine répartie en trois personnes : le Père, le Fils et le Saint Esprit. Dans cette Trinité, J-C forme une seule personne, mais avec deux natures, l’une divine, l’autre humaine. Cette doctrine a été fixée assez tardivement par les Pères de l’Église durant le IV et le V° s., à travers des conciles qui ont poursuivi comme hérétiques tous les autres courants de pensée. Autrement dit, de la disparition de Jésus, vers l’an 33 au concile d’Éphèse de 451, qui fixe une fois pour toutes le dogme de la Trinité, la pensée chrétienne fut plurielle et contradictoire, comme l’existence. Les textes canoniques du NT, eux-mêmes d’une foi plurielle et contradictoire, ne permettaient pas de formuler une doctrine unique. Bien sûr la crucifixion de Jésus et sa résurrection seront des éléments fondateurs, mais pour tous ses disciples, seulement pour une partie d’entre eux, ceux que retiendra l’Église officielle ; et l’Histoire qui ne conserve que le récit des vainqueurs…
On sait aujourd’hui qu’il existait au Proche et Moyen-Orient, avant la dogmatisation des croyances, une foule de groupes chrétiens qui défendaient une christologie antitrinitaire, refusaient aussi bien cette image d’un Messie mort en souffrant que celle d’un Fils de Dieu. La vaste littérature judéo-chrétienne des premiers siècles, les évangiles dits apocryphes, a ainsi dévoilé des figures différentes du fils de Marie… refusant l’existence de plusieurs évangiles contradictoires avec l’Harmonie des évangiles (d’où provient la quasi-totalité des citations évangéliques du Coran)... Qui allait imposer la droite doctrine, prendre la direction de tous les chrétiens ? En 431, au Concile d’Éphèse, Nestorius, pourtant évêque de Constantinople, est déclaré hérétique : il n’y a plus de Dieu Homme, mais un homme qui fut le « temple » du Christ divin. Cette théologie était en vogue chez les théologiens les plus brillants de Syrie et elle inspirera les chrétiens de Perse qui formeront une Église Nestorienne. En 451, au Concile de Chalcédoine, Byzance déclarera hétérodoxe un courant inverse qui voulait que l’humanité du Christ soit absorbée dans sa divinité, « comme une goutte d’eau dans la mer ».
Une fois de plus le dogme de l’Incarnation était refusé. Malgré sa condamnation, cette conception sera pourtant adoptée par les Églises coptes d’Égypte et par l’Église syrienne qui prendra le nom d’Église Jacobite. Durant les premiers siècles, ces querelles furent un puissant facteur d’identité culturelle pour les régions qui refusaient l’impérialisme de Byzance… Au cœur même de l’Arabie, dans la ville de Najran, se trouvait un évêché monophysite rattaché à l’église d’Éthiopie…. Tout se passe comme si le Coran avait cherché une synthèse entre ces deux grandes tendances religieuses, jacobite et nestorienne. Le Jésus musulman peut nous paraître très loin du Jésus chrétien, ce n’était pas le cas dans la première moitié du 7° s., quand une confédération de tribus arabes s’empara de la Syrie-Palestine, de la Perse et de l’Égypte. Pour nombre de judéo-chrétiens, les moins fanatiques des nestoriens et des jacobites, il est probable que la version musulmane du Messie paraissait à la fois la plus complète et la moins susceptible de ranimer la guerre des sectes, entretenue par l’orthodoxie rigide de Byzance et de Rome. Cela peut expliquer en partie, la rapidité des Conquêtes (des villes comme Jérusalem accueillirent les concurrents à bras ouverts) et la capacité des Arabes à se maintenir au pouvoir dans des pays où ils étaient largement minoritaires. (Cf. Rochdy Alili – l’éclosion de l’islam) (p.507 – 518)