9- Samedi 4 Juillet 2009 - Bosra - Pays Druze - Maison d'Ananie
Notre dernière journée en Syrie commence. Elle va être encore très chargée. Nous prenons d’abord, plein sud, la route de Bosra, qui se trouve à une centaine de kms de Damas peut-être, tout près de la frontière jordanienne et sans doute pas bien loin du plateau du Golan, occupé par Israël. Pour la première fois le ciel est un peu brouillé, comme par un vent de sable.
Dans le car, le Père Bressolette, pour une de ses dernières interventions nous parle de l’Église syrienne ou syriaque en remontant à ses origines. Arius, prêtre d’Alexandrie, a voulu inculturer le christianisme, à la suite d’Origène, dans une démarche où l’on exprimait les choses de façon allégorique et symbolique, alors qu’à Antioche on était plus soucieux de réalisme et d’histoire.
Un philosophe platonicien, de l’école d’Alexandrie, Plotin, joue aussi un grand rôle, en mettant l’Un au principe de tout. Arius pense sa foi dans ce schéma : l’Un, c’est Dieu le Père ; Jésus est le logos, le Verbe ; l’Esprit-Saint est le souffle, « pneuma ». Introduit-il ainsi une hiérarchie dans la divinité ? Ne place-t-il pas le Christ dans l’ordre du créé ?
Toujours est-il qu’Athanase, patriarche d’Alexandrie, réagit avec vigueur. Or cette controverse se déroule au moment où Constantin adopte le Christianisme, qui va bientôt devenir religion d’État. La division des chrétiens menace l’unité de l’Empire. C’est donc lui qui convoque les évêques pour ce qui deviendra le fameux Concile de Nicée (325) où la doctrine d’Arius sera condamnée et la foi au Christ précisée : « Il est Dieu, né de Dieu, lumière née de la lumière, vrai Dieu, né du vrai Dieu. Engendré, non pas créé, de même nature que le Père et par lui tout a été fait »
Mais le débat autour de la personne du Christ n’est pas près de s’éteindre. Il rebondira au Concile de Constantinople, puis à celui d’Éphèse, notamment quand Nestorius, patriarche d’Antioche en 425, distinguera en Jésus, d’un côté le Fils du Père, et de l’autre le fils de Marie. Marie est bien la mère de Jésus, mais elle n’est pas la mère de Dieu. Le Concile d’Éphèse (431) tranchera : Marie est la Mère de Dieu, sinon Jésus n’est pas Dieu !
Mais c’est tellement difficile à croire et à formuler… et nombreux sont aussi ceux qui craignent à l’inverse qu’à trop mettre l’accent sur la divinité dans le Verbe, on oublie son humanité. Au concile de Chalcédoine, en 451, la lettre du pape Léon-le-grand semble faire autorité : « Pierre a parlé par Léon », mais il y aura encore le schisme de ceux qui refusent le concile de Chalcédoine.
Et de nouveau, un peu plus tard, la fameuse querelle du « filioque » pour trancher entre ceux pour qui l’Esprit-Saint procède du Père et ceux pour qui il procède du Père et du Fils. Aujourd’hui, les théologiens tendraient à dire qu’il procède du Père par le Fils !
En 1965, un accord de réconciliation a été signé entre le Pape Paul VI et le Patriarche Athénagoras et les liens tendent aujourd’hui à se renforcer entre ces différentes Églises chrétiennes.
Décidément, ce qui s’est passé au 4° s. dans les Églises chrétiennes demeure comme une clé pour comprendre la genèse et l’histoire des différentes communautés chrétiennes d’aujourd’hui. Et ce qui s’est passé au 7° s., lors de la naissance de l’Islam demeure comme une clé de compréhension des rapports entre les chrétiens et les musulmans de Syrie.
Quelqu’un pose la question : « Pourquoi le christianisme d’Afrique du Nord s’est-il effondré devant l’Islam ? » Le Père Bressolette nous parle d’énigme de l’histoire. Ne pourrait-on pas avancer que l’Islam est moins compliqué, plus facile à penser, plus encadrant de la manière de vivre. Je pense à ce que dit Mgr Tessier, ancien Archevêque d’Alger dans un numéro récent de Croire Aujourd’hui : "comment se fait-il qu’un courant religieux qui se développe ainsi après le christianisme, avec une négation du mystère de l’Incarnation, de la Trinité, et même du mystère de l’Église, puisse toucher plus d’un milliard de personnes ? C’est une question qu’on est obligé de recevoir au nom de l’Église universelle."
Autre question : Quels sont les Saints chrétiens qu’on vénère en Syrie ? On a déjà parlé des deux martyrs des premiers siècles : Ste Thècle et Saint Serge.
Le plus connu est peut-être Saint Jean Damascène. Originaire d’une grande famille arabe et aisée de Damas, Jean naquit en 675, 18 ans après la mort de Mahomet. Il annonce avec vigueur le Christ vrai homme et vrai Dieu (voir sermon pour la fête de la transfiguration). Il rédige une vraie somme théologique. Il fut amené à jouer un grand rôle dans une autre querelle, qui a un rapport étroit avec l’idée qu’on se fait de Dieu et du Christ, « la querelle des iconoclastes ». Soutenus par deux empereurs, dont Léon III, et sous prétexte d’une foi plus pure, des sectaires détruisent les icônes. Jean défend le culte des images saintes. Il connaît la tradition musulmane naissante qui récuse toute représentation sensible de Dieu. Jean sait que cela ne va pas sans graves inconvénients pour des hommes de chair et de sang. Avec d’autres théologiens, il arrache alors l’Église à un péril redoutable. Il montre comment l’élimination de toute représentation sensible de Jésus, de la Vierge, des saints, revient à récuser la foi en l’Incarnation et en la Rédemption. (Lectionnaire Emmaüs 1- fête du 4 décembre - p. 227)
Auparavant, il y avait eu le diacre Ephrem, qui avait un tel talent pour exprimer la foi de manière poétique que l’Église l’a proclamé Docteur de l’Église. Il est mort en 378.
Nous voilà donc à Bosra, ville Nabatéenne, grande cité de transit, passage obligé des routes commerciales entre l’Égypte et la Mésopotamie, profondément marquée par l’occupation romaine au temps de Trajan et d’Hadien (98 à 138) et embellie par leurs successeurs.
Les chrétiens s’y sont implantés dès les premiers siècles et les restes d’une cathédrale byzantine (brouillon de Ste Sophie de Byzance) témoignent de leur vitalité. Quand les musulmans sont arrivés, ils ont été accueillis par des chrétiens nestoriens qui ont vu en eux des protecteurs contre leurs adversaires. Un prêtre nestorien était en effet venu se réfugier ici pour être libre de prêcher le Nestorianisme. Il cherchait des appuis et croit trouver en Mohamed un allié. Car le Nestorianisme, comme plus tard l’Islam, voit en Jésus le prophète et non le Fils de Dieu. Une tradition musulmane rapporte qu’au début du 7° s. le jeune Mohamed y est venu avec une caravane de La Mecque et y a rencontré un moine chrétien, Bahira, qui reconnut en lui le prophète de la future religion musulmane. Vers 1150, les croisés échoueront à deux reprises à reprendre la ville aux musulmans.
Le joyau de la ville ancienne est évidemment le fameux théâtre. Cet impressionnant monument, bâti au 2° s., pouvait accueillir 6000 personnes assises plus 2000 spectateurs debout. Nous essayons de tester la fameuse acoustique en chantant je ne sais plus quel air connu… ce qui attire des visiteurs musulmans, notamment toute une famille dont les femmes sont totalement voilées. Deux d’entre nous, qui parlent un peu l’arabe, nouent une petite conversation, ce qui nous permet de prendre quelques photos sans craindre les réactions négatives.
Et nous déambulons dans les ruines des thermes, du marché, de la colonnade, de l’arc de triomphe. La couleur très sombre de la pierre volcanique donne une allure un peu triste à ce site.
Nous reprenons notre car pour aller déjeuner, en traversant le pays Druze. Les Druzes, peut-être venus du Liban, sont une population assez particulière. Ils sont souvent catalogués comme musulmans alors qu’ils ne reconnaissent pas la « charia », se moquent facilement du prophète et ne cohabitent jamais avec des sunnites, plus facilement avec les chrétiens. Ils sont adeptes d’une religion ésotérique (car en Syrie on ne peut être sans religion). Leurs villages sont plus propres, ils savent recevoir, et s’apportent mutuellement un soutien inconditionnel. Ils sont toujours du côté du plus fort. Les « druzettes » ne se voilent pas.
Le déjeuner, aussi copieux que d’habitude, se passe sous une sorte de grand hangar couvert de tôles. Impossible d’avoir notre verre de vin habituel. Mais la bière locale n’est pas mauvaise du tout !
Sans tarder, nous rejoignons l’autoroute de Damas, car il va falloir laisser un peu de temps d’emplettes à notre dernière soirée.
Nous faisons une courte pause près des remparts, là où une chapelle marque le lieu d’évasion de Paul : « Ces juifs se concertèrent pour le faire périr, mais Saul eut connaissance de leur complot. Ils allaient jusqu’à garder les portes de la ville, jour et nuit, pour pouvoir le tuer. Mais une nuit ses disciples le prirent et le descendirent le long de la muraille dans une corbeille ». (Actes 9.23/25). Un chrétien nous y accueille. Nous prenons quelques photos.
Et nous nous rendons à la Maison d’Ananie (celui qui baptisa Saul). Catherine et moi la connaissons déjà, puisque nous y avons été accueillis mardi dernier en cherchant l’église Saint Ananie. Nous nous rendons dans la crypte où le P. Bressolette va célébrer la messe du dimanche. Une bonne âme me propose de demander une aube au Père Franciscain qui nous a accueillis. C’est donc tous les trois, avec Jean-Julien, qui allons concélébrer cette eucharistie. C’est bien ainsi. La deuxième lecture prend tout son sens pour nous : « Frères, les révélations que j’ai reçues sont tellement exceptionnelles que, pour m’empêcher de me surestimer, j’ai dans ma chair une écharde, un envoyé de Satan qui est là pour me gifler, pour m’empêcher de me surestimer. Par trois fois j’ai prié le Seigneur de l’écarter de moi. Mais il m’a déclaré : ‘Ma grâce te suffit, ma puissance donne toute sa mesure dans la faiblesse. Je n’hésiterai donc pas à mettre mon orgueil dans mes faiblesses afin que la puissance du Christ habite en moi ». (2 Cor 12. 7-10) Le Père Bressolette nous aide à relire l’étonnante aventure de Paul à la lumière de cette « confession ».
Le père franciscain nous invite, les 3 prêtres, à prendre un café avec lui. Il est heureux de pouvoir parler avec nous. Encore une occasion manquée pour le groupe d’entendre son témoignage. On sent un homme préoccupé de l’avenir des petites communautés chrétiennes dans l’océan musulman qu’est la Syrie. Il nous fait part de son souci d’être visibles et repérables. Ils ont été heureux de faire procession dans ce quartier chrétien mardi dernier (la fameuse procession qui faisait suite à le messe solennelle et que nous avons manquée). Il nous dit qu’il se passe tous les jours quelque chose dans cette maison d’Ananie où passent beaucoup de gens pour visiter, mais aussi pour prier. Il nous offre à chacun une brochure sur Saint Paul, avec une sorte de pendentif que j’ai accroché près de mon lit. Et il est tout heureux que nous le prenions en photo avec nous.
Je découvrirai au retour, dans la brochure qu'il nous a offerte, que les franciscains sont présentes en Syrie et à Damas depuis 1239, envoyés par le pape Grégoire IX. Dès 1370, douze d'entre eux, refusant d'abandonner la foi chrétienne, furent mis à mort... En 1860, huit frères, avec Emmanuel Ruiz, furent martyrisés: ils ont été béatifiés en 1926. L'un d'eux, Francisco Cañes, composa une grammaire arabe-espagnole et un dictionnaire latin arabe édités à Madrid en 1775 et 1787. Ce n'est qu'n 1718 qu'ils eurent leur propre église, à Bab Tuma, après avoir longtemps célébré en cachette chez un riche marchand puis utilisé une église Maronite.

En 1800, les franciscains achètent les ruines de la Maison d'Ananie et y édifient une chapelle ouverte en 1820. Le "Cyclone anti-chétien" de 1860 ne l'épargne pas. Elle est reconstruite en 1867. Des fouilles réalysées en 1921 confirment qu'il y eut là au 5° s. une église byzantine construite sur une demeure du 1° s. (qui est maintenant le crypte St Ananie). À partir de 1927, une autre église paroissiale et un couvent franciscains furent érigés à Salhieh, près de Damas. Enfin un mémorial Saint-Paul fut édifié en 1970, à la demande de Paul VI, pour commémorer sa rencontre avec le patriuarche Athénagoras et devenir "un centre international d'études et de méditattion sur la théologie et la spiritualité paulinienne, ouvert aux, évêques, prêtres, religieux et laIcs de toute nationalité." Je suis un peu étonné qu'on n'en ait pas entendu parler.
Je m’arrête dans une boutique pour acheter une boite en marqueterie. « Cette boite, combien coûte-t-elle ? 7 € - Je n’ai que 5 €, je reviens dans quelques minutes (l’hôtel est tout près) – Donnez les 5 € et prenez la boite… Il est tout étonné de me voir revenir… - Ah ! Vous êtes un honnête homme ! (interprétation) ..et il me met d’office une petite boite en cadeau !
C’est cette même boite, garnie de friandises, que la représentante de Terre Entière à Damas, nous offre à tous, quelques instant plus tard dans la cour de l’hôtel où nous sommes réunis pour un petit rite de remerciements mutuels. Raghad me demande mon appréciation sur le voyage, en me disant que c’est important pour elle. Je lui dis qu’elle s’est montrée très compétente et – je crois – pertinente dans ses analyses de situation et dans ses réponses à nos questions, y mettant souvent une touche d’implication personnelle. De plus, d’une manière discrète, elle n’a pas craint de se situer comme chrétienne et nous a donné un témoignage de respect de toutes les différences.
Dernier dîner dans un de ces beaux restaurants avec patio et plafond très haut. Mes voisins de table, un couple d’une soixantaine d’années, avec qui je n’avais pas encore bavardé, me racontent leurs voyages de jadis au Tibet et en Inde, avec randonnées en montagne. Ah ! Que j’aurais aimé ce genre d’aventures !




