Jeudi15 Mars 2007 - Béchard - Taghit - Béni Abbès
Jeudi 15 mars
7 h 30 : départ pour Taghit, dans notre petit car de 25 places. Nous avons deux chauffeurs, une sorte d’accompagnateur mal défini (peut-être de la police) et surtout celle qui sera notre sympathique guide tout au long du voyage. Elle s’appelle Souad, elle a une trentaine d’année. Elle est berbère de Kabylie, musulmane pratiquante, parlant évidemment bien le français. J’aurai l’occasion de parler plus personnellement avec elle : sa famille est en lien étroit avec des sœurs blanches de son village de Kabylie, qui viennent partager tous leurs repas de fête. Elle connaît donc assez bien le monde chrétien. C’est une berbère un peu anti-arabe qui pense que les berbères ont été arabisés par la langue et la religion ; ils se sont opposés aux invasions mais adaptés aux religions.
Colomb-Béchar, appelée désormais Bechar tout court, n’est pas une belle ville mais c’est une grande ville de 600.000 hab. : nous ne faisons que la traverser et nous sommes surpris d’y trouver une église : en fait c’est une mosquée qui a conservé son clocher. Nous entrevoyons ce qu’est une palmeraie, mais elle est grise et sale et il paraît qu’elle meurt de la pollution des eaux.
Et nous voilà dans le désert, sur une sorte de route nationale goudronnée, ruban incongru dans ce décor, dont nous allons découvrir qu’elle traverse tout le Sahara.
Marcel nous met dans l’ambiance pèlerinage en nous lisant et commentant le texte du jour :
« Mon épouse infidèle, je vais la séduire, je vais l’entraîner jusqu’au désert et je lui parlerai cœur à cœur » (Osée 2.16)
Charles de Foucauld écrira en 1898, de Nazareth, une lettre à frère Jérôme, trappiste en Algérie : « Il faut passer par le désert ».
Nous chantons : « Seigneur, avec toi nous irons au désert, poussés comme toi par l’Esprit ». Il s’agit donc bien d’un pèlerinage : l’ensemble du groupe est-il dans cette optique ?
Taghit
Une des plus belles oasis du Sahara, à la lisière du Grand Erg Occidental. Nous visitons le ksar (ancienne ville fortifiée) aux maisons, rues, cours… toutes rouges ou ocres. Le dépaysement est complet.
Puis nous marchons dans le sable doux, à la lisière de la palmeraie, pour aller déjeuner dans un superbe coin d’ombre, d’eau, de fraîcheur, avec mûrier, cognassiers, dattiers… et grenouilles. Le service est assuré par des gens du cru qui installent des nattes sur le sol. Quatre ou cinq tablées se forment ainsi.
Un jeune couple vient nous interviewer « pour nous connaître ». On parle du muezzin, puis de la prière du matin (la sourate de la vache) qu’ils récitent par cœur (avec traduction simultanée) : hommage au Tout-puissant, demande d’être protégé du diable, de passer une journée bénie. Puis grande discussion sur l’origine de la Sourate de la vache : sacrifice de Moïse, animal consentant… Puis échange sur le dialogue interreligieux, les convergences profondes au fur et à mesure qu’on a peiné à gravir la montagne, et là-haut, qu’on ait gravi la face d’ombre ou la face de lumière, on voit le même paysage ! Je pense aux frères de Tibihirine. Frère Marcel a beaucoup approfondi le dialogue interreligieux (rencontre d’Assise).
l y a aussi à notre « table » une dame spécialiste de l’Inde et du Père Le Saux… J’aurai bien des occasions de parler longuement avec elle. Elle s’appelle Françoise. On s’assied à la romaine et on mange le couscous au plat, avec une cuiller. Grand moment de communion.
Retour en parlant avec Souad, notre guide, très antiislamiste. Je lui dis que j’ai fait la guerre d’Algérie.. En 1990, elle a milité contre l’arrivée au pouvoir des Islamistes : « Ça n’a rien à voir avec notre culture ! ». Je marche aussi dans le sable avec notre chauffeur, habillé d’un gandoura marron, avec capuche ; Je lui demande bêtement : « À quoi sert le désert ? » Il me répond du tac au tac : « À quoi sert la mer ? » Tout est dit : même immensité, même dangerosité, même attrait, même aventure, même mouvance.. avec les oasis qui forment comme des îles. Souad dira : « Si tu crois que le désert est vide, c’est que tu ne sais pas le regarder ! » Il paraît que Camus a dit : Le désert est une terre de beauté inutile et irremplaçable ! » La désertification du Sahara remonterait à 4000 ans.
Nous prenons la route de Beni-Abbès et allons faire un petit arrêt pour découvrir des peintures rupestres qui peuvent dater du 8° millénaire avant J-C
Marcel, notre accompagnateur, parle longuement de la vie de Charles de Foucauld. Il signale qu’un des traits de son caractère était de faire des choses que personne d’autre n’a faites. C’est dans cet esprit qu’il part explorer le Maroc, habillé en rabbin, allant jusqu’à faire la prière juive pour ne pas risquer d’être démasqué. Mais c’est aussi là que la question de Dieu le taraude. Au plus profond de sa conscience, il lui faut bien avouer qu’il n’est ni juif, ni musulman, même si leur foi l’impressionne. « Mon Dieu, si vous existez, faites-vous connaître à moi ». Déjà la conversion est à l’œuvre même si elle ne se concrétise que dans sa rencontre avec l’Abbé Huvelin. « Aussitôt que je crus qu’il y avait un Dieu, je pensai que je ne pouvais faire autrement que de vivre pour lui… Ma vocation religieuse commence en même temps que ma foi ». Mais quelle forme de vie religieuse ? Sa grande découverte, c’est la vocation d’imiter Jésus de Nazareth : aucun ordre religieux ne se voue à cela. C’est dans cet état d’esprit qu’il va s’enfoncer à Béni-Abbés.
Béni-Abbès
Nous y voilà, justement, et très précisément à l’ermitage de Charles de Foucauld où vivent deux communautés, une de 3 frères et une de 6 ou 7 sœurs. Nous nous rassemblons à la chapelle, dans sa forme unique, ses murs rustiques, sa toiture de roseaux, sa couleur brique, les pieds dans le sable. Chacun s’installe. Recueillement profond. Célébration très sobre.. Notre groupe se soude dans cette communion.
Notre car nous emmène à l’hôtel, où nous dînons. Derrière l’hôtel, il y a une immense dune, que Marcel invite les volontaires à gravir pour voir le coucher du soleil. Il n’y a pas de temps à perdre pour y être à 19 h 15. Une sorte du brume nous empêche de jouir pleinement de ce paysage grandiose, mais nous prenons tout notre temps pour nous immerger dans ces plis et stries de sable ocre, en suivant un moment la ligne de crête d’une grande pureté. On entend le muezzin. La nuit va nous gagner, ce n’est pas le moment de se perdre. La descente est un peu incertaine. Quelqu’un me suit de loin. Est-elle de notre groupe ? Mais oui, c’est Béatrice, près de qui j’étais dans l’avion. Elle est bien contente de me rejoindre car un sentiment d’insécurité pourrait nous gagner à l’approche d’un groupe de jeunes. Nous retrouvons notre chemin et rejoignons le groupe.
Après dîner, nous prenons encore le temps de nous présenter les uns aux autres, ce que nous n’avions pas encore eu le temps de faire. Nous sommes presque tous du 3° âge, venant de partout. Une figure émerge : celle de Mme de Blic, petite nièce de CdF, qui n’avait encore jamais fait ce pèlerinage ; avec elle 3 ou 4 dames de l’aristocratie qui s’avèreront fort sympa. Je fais aussi connaissance avec Lucienne Salé, que je connaissais de nom comme ayant été choisie, au titre de l’ACI, pour la Commission Pontificale des laïcs. Parmi les hommes, deux scientifiques qui ne cachent pas qu’ils ont du mal à tout avaler de la foi chrétienne.
Cette présentation est l’occasion pour moi de dire la triple motivation qui m’habite : -
- retour en Algérie 50 ans après les 8 mois que j’y ai passé comme jeune prêtre soldat au début de la guerre d’Algérie.
- découverte du désert, que je n’avais pas pu atteindre à l’époque, et qui m’attire…
- l’influence profonde exercée par CdF sur toute ma génération de jeunes prêtres (le livre « Au cœur des Masses » de René Voillaume, l’un de ses premiers disciples)

