Vendredi 16 Mars 2007 - de Beni-Abbès àTimimoun

Publié le par Paulfeuillesdautomne.over-blog.fr

Vendredi 16 Mars Au matin, je n’ai pas eu le courage d’anticiper mon lever pour retourner là haut, sur la colline de sable. Dommage, car l’occasion ne se représentera pascdf.08.Benis.Abbès2.

 

Nous quittons l’hôtel à pieds et nous allons traverser toute l’ancienne ville, avec sa palmeraie, ses jardins, ses terrasses, ses rues souterraines. Personne n’y habite plus, mais les jardins sont soigneusement cultivés et arrosés. C’est splendide. Nous traversons aussi la ville actuelle, qui compte 30.000 ha : comment peuvent-ils vivre ?

 

Nous nous réunissons dans la cour de l’ermitage. Frère Xavier nous donne son témoignage. Il n’enjolive pas CdF ! Il prend même plaisir à le démystifier, nous disant cdf.05.Ermitage               

 

qu’en arrivant à Béni-Abbès où vivaient 600 soldats français, il avait presque un statut d’aumônier militaire ! Ce sont les soldats qui en un mois, ont construit l’ermitage. Scandalisé par l’esclavage – admis par tous – il voudrait les libérer, mais constate que libérés, ils ne font rien ! Il achète un enfant, qu’il appelle Abjésus, qui sera plus tard confié aux sœurs de St Vincent de Paul et mourra en Tunisie. Ami de Laperrine, il n’hésite pas à intervenir lors de combats à Taghit, puis à l’accompagner dans une exploration des oasis du sud, notamment Tamanrasset. Il reste l’aristocrate « De Foucauld de Pontbriand » qui change souvent de cap, mais qui peu à peu unifie sa vie autour du « vivre avec Jésus », Jésus présent dans la Parole, dans l’Eucharistie, dans le frère. C’est là qu’il commence à devenir le « frère universel ». Il y restera 4 ans, de 1901 à 1905 (Il vient d’être ordonné prêtre).cdf.07.Frère Xavier

 

En réponse à nos questions, frère Xavier évoque leur vie : « On n’est pas des moines. On ne cherche pas à mettre en application la règle de Cdf. On cherche à vivre proche, comme les prêtres ouvriers. C’est les gens qui nous apprennent à vivre l’évangile. Charles a mis beaucoup de temps à se laisser approcher par les Touaregs et à recueillir leurs poèmes. » Leur vie concrète est faite de jardinage (les dattes sont d’un bon rapport), de visites de familles, de repas partagés chez les gens, spécialement à l’occasion de deuils. Ils sont tous les trois retraités et bénéficient de l’Entraide Missionnaire Internationale (EMI) Chaque vendredi, ils célèbrent la messe en arabe et disent une partie de l’office en arabe, mais ne cherchent aucunement à convertir. Ils sont les seuls chrétiens de la ville. « Je me sens peu moteur de ma vie, mais j’ai choisi les événements qui me parlent ». Les petits frères de Jésus, qui vieillissent eux aussi, ont leur Maison Mère à Bruxelles. Xavier, qui n’est pas prêtre, fait partie du Conseil de Congrégation.

 

C’est un petit frère, un vendéen du Boupère, Henri Chasserieau, qui va présider notre Eucharistie. Il est assis à même le sol, avec le missel. C’est l’une des 4 petites sœurs qui accompagne les chants (pour une part en arabe) à la guitare. Henri me tend le lectionnaire pour faire la première lecture : Livre d’Osée 14.2/10 : « Je les guérirai de leur infidélité, je leur prodiguerai mon amour… Ephraïm, c’est moi qui te réponds et qui te regarde, c’est moi qui te donne ton fruit ». Sait-il que je suis prêtre et que je suis chargé de la saluer de la part d’amis nantais. Il me demandera d’aller voir sa sœur et son beau-frère, qui tiennent un pressing à Rezé et qui ont un fils gravement handicapé. Ce que je ferai peu après mon retour, avec mes voisins Donatien et Aline. 

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Déjeuner sous une tonnelle avec bougainvilliers : il faut se déchausser car la table de tapis est à même le sol. Nous mangeons une sorte de pain à l’ognon. J’aide Béatrice à décoincer son appareil photo, et ça marche ! Je ne me souvenais plus avoir écrit sur mon petit carnet : « Anti choc des civilisations » !

 

Il faut faire vite, car la route va être longue d’ici Timimoun (388 kms) où nous devons arriver avant la nuit. Et nous n’échapperons pas aux contrôles tatillons de la police à chaque changement de Willaya, qui parfois n’en finissent pas. Nous entrons dans le Grand Erg Occidental et pendant des centaines de kms nous sommes en plein désert, et malgré tout on ne se lasse pas de ce paysage où les couleurs et les éclairages ne cessent de changer.

 

Marcel nous fait longtemps méditer sur Moïse (et Souad ajoute son grain de sel sur Moïse qui avait un cheveu sur la langue car sa langue avait été brûlée par la braise ; et sur Mohamed, qui avait 40 ans quand il a été appelé). Moîse a connu bien des dieux : à la cour du Pharaon, chez sa nourrice (qui en fait était sa propre mère), chez son beau-père, Jethro et les madianites. Il risque une question : « Dis-moi quel est ton nom ? » Yahvé = Je suis = l’Etre. Tel que j’étais hier, je le suis aujourd’hui, je le serai demain. Je suis l’éternel, tu peux compter sur moi. Ma voisine me souffle : « Pourquoi dire que Dieu c’est l’être en tant qu’être ? C’est l’homme qui nomme ! » CdF22.désert

 

Cette voisine, c’est Françoise qui est venue s’asseoir près de moi. Nous faisons un peu plus connaissance et sympathisons : c’est une artiste peintre qui a été prof, qui a eu une vie familiale très riche et tourmentée, qui a vécu des moments intenses de foi dans sa jeunesse et est toujours avide de beauté et d’expériences spirituelles. Elle vit tout près de Saint Paul de Vence et participe à des ateliers d’art et de Bible, en lien avec les sœurs dominicaines. Elle a aussi beaucoup voyagé et est très éprise de l’Inde. Je suis ému de la confiance qu’elle me fait de me raconter tout cela, tout en prenant beaucoup de photos du désert au cœur duquel nous sommes maintenant plongés, avec des couleurs et des luminosités qui changent sans cesse.

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J’apprends l’Erg et le Reg, c’est à dire le sable et la pierre, qui s’opposent et se marient sans cesse, sous nos yeux éblouis. On commence à apercevoir quelques chameaux en liberté dans des coins où poussent quelques touffes d’herbe couleur poussière. Une complicité naît entre Françoise et moi, qui durera tout au long de ce voyage et même au-delà. CdF26.porte

 

 

Timimoun 

 

L’oasis rouge, qui compte 31.000 habitants. Perle des oasis du Sahara. Nous y arrivons vers 18 h 30. C’est vendredi, jour de repos et de prière. Les rues sont pleines de monde, d'hommes en gandoura blanche, de femmes voilées, de familles, d’enfants en groupes. Peut-être sortent-ils de la mosquée. L’arc d’entrée dans la ville est de style soudanais.

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La population est assez largement noire. Sont-ils juifs, soudanais, marocains ? Plutôt berbères, mais notre guide est prudente car il y a de nombreux dialectes berbères et les sensibilités sont à fleur de peau. Ici vivait une très ancienne communauté juive, dispersée par l’arrivée des nomades du Soudan, d’Éthiopie. Il y a un grand cimetière juif.

 

Un groupe d’enfants vient vers moi. J’essaie de leur parler. Aucun ne parle français. Je comprends qu’ils me demandent des crayons bille. J’avais oublié, c’est rituel ; c’est le symbole de l’occidental cultivé ! Je leur propose de les prendre en photo : ma proposition fait que le groupe éclate entre ceux qui veulent et ceux qui ne veulent pas. Finalement ils acceptent presque tous. Je suis content, le contact a été sympa. CdF24.puits

 

Le car nous emmène d’office visiter la fameuse palmeraie avec son système d’irrigation en peigne. La nuit tombe, on n’y voit plus grand chose.

 

Nous sommes attendus chez les sœurs blanches : nous arrivons à la nuit tombée. En fait, elles ne nous attendaient pas, mais nous accueillent avec gentillesse et empressement. Nous nous entassons dans la salle de séjour. Elles sont trois, habillées en civil, sans aucun signe distinctif : elles ont pris cette décision, dont elles se félicitent, au moment de l’indépendance, rejoignant en cela la pratique de CdF qui, à Béni-Abbès portait le cœur surmonté de la croix, et qui, à Tamanrasset, y renoncera. Elles sont les seules chrétiennes de la ville. Un prêtre, qui habite à 2 h de voiture, vient célébrer l’Eucharistie tous les 15 jours. Elles ont voulu être « sœurs missionnaires » et ne sont aucunement troublées de ne voir aucune conversion. Elles disent recevoir beaucoup de la foi vécue et exprimée par les musulmans. Elles vivent une présence totalement gratuite, mais dont « l’utilité » est clairement reconnue. Elles font des travaux de coupe, de broderie, d’infirmière, ont un lien étroit avec plein de familles, mais n’ont que très peu d’échanges religieux. (avec un médecin seulement). Elles ne se réclament pas de CdF, mais leur spiritualité de l’enfouissement, de l’approche « amoureuse » au nom de l’évangile, est exactement la même. Le mot « missionnaire » a pris un tout autre sens pour elles. 

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Nous logeons à l’hôtel Le Gourara : comme à Béchar, à Béni Abbès, à Ghardaïa, à Tamanrasset, dans chaque ville il y a au moins un hôtel, souvent en mauvais état, œuvre du fameux architecte Pouillon, qui témoignent qu’à l’indépendance l’Algérie avait misé sur le développement du tourisme. Mais les vingt années de guerre civile larvée ont compromis cette activité. La reprise semble se faire peu à peu. Après le repas, plutôt à l’européenne, je sors fumer mon petit cigarillo, pendant que les grillons s’en donnent à cœur joie. J’essaie d’engager la conversation avec un homme jeune, risquant quelques mots de français, qui se présente comme guide et m’invite à revenir pour séjourner ici un peu plus longtemps. J’évoque l’Algérie d’il y a 51 ans.. Il me dit que Bigeard a sévi ici.. !

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