3- Dimanche 28 Juin 2009 - Marmoussa - Maalula- Kaukab
Dès 7 h. le téléphone du réveil sonne. Il ne faut traîner, car nous partons dans une heure pour Maalula. La salle à manger et le choix de fruits, de viennoiseries, de boissons sont à l’aulne de la chambre et le personnel est aux petits soins.
Nous voilà partis : je pensais retrouver dans le car, comme hier soir, une place près de Catherine, cette dame de Paris qui revient sur les lieux de sa naissance et de la mort de son père, mais les places de devant sont recherchées. Je m’assied près d’une autre pèlerine qui s’appelle Danièle, avec qui nous avons vite fait de faire connaissance et de sympathiser. Elle habite près de Bordeaux et a eu la mission de réaliser la nouvelle bibliothèque de Bordeaux, ce qui lui a d’ailleurs donné l’occasion de venir visiter la médiathèque de Nantes. Son mari n’est pas aussi motivé qu’elle par les voyages.
Il fait déjà grand soleil et il n’y a pas un nuage. Nous sortons de Damas en découvrant cette ville assez trépidante, avec une circulation intense de voitures souvent fatiguées, de nombreux taxis, de camions. Des trémies permettent de franchir des carrefours en surplomb, ce qui n’arrange pas l’esthétique de la ville. Je découvre qu’il y a tout de même de la verdure et des jardins, avec notamment beaucoup de palmiers. C’est dimanche, mais ici les jours fériés sont le vendredi et le samedi. Beaucoup de gens dans les rues, avec les tenues traditionnelles de tous les jours. Les faubourgs sont carrément gris, poussiéreux et font un peu zone. Nous roulons vers le Nord, dans un paysage de collines et de rocailles sans culture et avec une bien maigre végétation. Ici ou là, cependant, quelques plantations d’oliviers, de cyprès, de pins, puis un petit bout de vallée assez verte, avec quelques villages et de petits vergers. En nous enfonçant dans la montagne, ou plutôt « le djebel », l’aridité ne fera que croître.
Raghad, notre guide, commence son travail d’initiation pour nous faire découvrir son pays. La Syrie, grande comme un tiers de la France, est à la rencontre de la Méditerranée à l’Ouest, du désert arabe au Sud, de la Mésopotamie (Irak) à l’Est et de la Turquie au Nord. Elle abrite un patrimoine historique, archéologique et culturel considérable. C’est dans ces contrées que l’écriture a pris naissance et que les hébreux ont leurs racines.
Elle a longtemps fait partie de l’Empire romain, dont l’Euphrate était la frontière, puis, après le long épisode des croisades (1098 à 1300), de l’Empire Ottoman dont la domination lui a pesée pendant 4 siècles. Pas une seule école n’a été construite en 400 ans ; on était obligés de parler turc.
À la fin du 19° s. la nationalisme arabe s’éveille et le congrès de 1913 réclame leur reconnaissance. Fayçal d’Arabie lutte contre les Turcs et veut fonder un royaume. Mais en 1918-1920, à la dissolution de l’Empire Ottoman après la première guerre mondiale, la Syrie fut placée avec le Liban dont elle ne se distinguait guère, sous mandat français. Celui-ci dura de 1920 à 1946.
Les grandes réalisations de cette époque sont l’électrification et la scolarisation, le cadastre, alors que la Turquie n’avait rien fait en ces domaines. Et puis la France a introduit du droit… les idées de la Révolution française ! Pourtant elle n’a pas laissé un bon souvenir, car elle s’est comportée en puissance occupante. « Comment ce pays qui a aidé les gens à trouver la liberté peut-il rendre des peuples esclaves ? » En 1925 et 1926, à deux reprises Damas est bombardée par les français qui s’opposent à la résistance d’un chef rebelle druze. En 1939, la France accepte de céder à la Turquie la province de l’Alexandrette, avec sa capitale,Antioche, qui était la plus riche, ce qui fait très mal à la Syrie, aujourd’hui encore.
Jusqu’en 1946, la France résiste à la revendication d’indépendance Syrienne. À l’indépendance, on a brûlé les livres, mais des hommes sont allés faire leurs études en France. L’esprit Syrien, doublé d’un esprit français est resté un art de vivre ! En même temps la France a privilégié la partie libanaise, ce qui accentuait la rivalité ancienne entre ces deux provinces d’un même pays. La Syrie moderne est devenue indépendante en 1946 dans des frontières arbitraires décidées par les puissances européennes. La séparation d’avec le Liban n’a jamais été vraiment acceptée. Nous souhaitons que le Liban reste une oasis et ne soit pas dominée par les Syriens. Mais c’est difficile de séparer, au plan culturel, c’est le même peuple.
La création de l’État d’Israël en 1948 est considérée comme une catastrophe. C’est encore l’Occident qui impose sa loi. De ce fait, en 1954, la Syrie refuse l’aide américaine et noue une alliance contre nature avec l’URSS. En 1958, des militaires progressistes créent le parti Baas, parti socialiste de la renaissance syrienne, « résurrection » de la nation arabe. De jeunes idéalistes chrétiens qui ont loué une petite chambre dans un quartier populaire sont au départ de ce parti auquel adhèrent bientôt des gens pauvres et des militaires.
En 1964, un coup d’état militaire amène le parti Baas au pouvoir. En 1971, Hafed el-Assad, renverse le
gouvernement en place et se fait élire président par référendum. Il sera réélu en 78 – 85 – 92 - 99, puis remplacé par son fils Bachar en 2000. La guerre des Six Jours en 1967, entraînant l’occupation du Plateau du Golan par Israël, a amené bon nombre de palestiniens à se réfugier dans la région de Damas. Il y sont toujours, notamment dans un camp palestinien en bordure de Damas, mal intégrés, pas agréables à vivre, mais à la pointe du progrès et de la modernité. Quant à Israël, c’est un ennemi que toute l’humanité n’a pas pu digérer. La Turquie n’est guère mieux vue car elle grignote tous les jours. Même si elle vit un changement radical, elle reste un ennemi de premier ordre et un grand appui à la force d’Israël. Nous sommes très tristes, car cette partie de la terre a donné beaucoup à l’humanité. Nous rêvons d’un mouvement purement syrien qui reprendrait le leadership. Et l’Irak ? Nous n’aimions pas Saddam, mais on a été choqués par l’intervention américaine, qui est du cinéma violent. Et puis il y a une certaine parenté entre les partis Baas.
Pour comprendre cette histoire tourmentée du Moyen-Orient (Palestine, Egypte, Liban, Syrie, Irak, Jordanie) de 1916 à 1946, on peut lire le roman "Le Souffle du Jasmin" de Gilbert Sinoué - Flammarion - Avril 2010)
Nous arrivons à Marmoussa (Saint Moïse) où s’est édifié un monastère chrétien vers le 5° s. Un sentier assez pentu va nous permettre d’accéder à ce monastère où l’on entre en se pliant en deux sous une voûte de gros rochers.
Un père Jésuite Italien, Paolo dall’Oglio, y vit depuis trente ans. Il est en train de célébrer le baptême par immersion d’une petite fille de 3 ou 4 ans. Il est en vêtements liturgiques syriaques, ainsi que ses assistants. Il accepte de nous expliquer, dans un parfait français, les belles fresques qui ornent ce sanctuaire du 11° s. , avec fond du 6° portant des inscriptions en syriaque, en arabe et en araméen remontant aux chrétiens arabes d’avant l’Islam. Raghad nous précisera qu’avec sa communauté le P. Paolo travaille au dialogue des cultures et des religions. Il partage son existence avec de nombreux musulmans. Il propose une théologie d’ouverture où les exigences de la foi chrétiennes sont assumées en profondeur, sans s’interdire d’accueillir les richesses de l’Islam. Il vient d’ailleurs de publier un livre aux éditions de l’Atelier intitule « Amoureux de l’Islam, croyant en Jésus » et est souvent invité en
France pour témoigner de son expérience assez unique de proximité. (Voir notes de lectures en 13) La terrasse de ce monastère est comme un balcon offrant une magnifique vue sur la vallée. Une sorte de bar y est installé, où nous prenons un rafraîchissement. Mais il faut se dépêcher, car le programme est chargé.
Et nous voilà dans un autre haut lieu Syrien, à Maaloula, important village grec-catholique, accroché à une falaise à 1700 m. d’altitude, tout près de la frontière avec le Liban et du fameux site de Baalbek. Nous visitons le monastère Mar Sarkis (Saint Serge), du nom d’un soldat romain qui a refusé de sacrifier aux idoles, à l’époque où les chrétiens commençaient à supplanter les païens. Un pope vient réciter le Notre Père en Araméen, la langue maternelle de Jésus, dans ce monastère ou la liturgie est toujours célébrée en araméen. Nous franchissons l’iconostase (séparation de profane et du sacré) et découvrons un autel d’avant le Concile de Nicée, sans déversoir. Les icônes, datant du 17° s. sont presque uniques en Syrie.
Puis nous descendons à pied en traversant l’étroit défilé qui mène au couvent Sainte-Thècle, fille d’un gouverneur romain, qui entendit par sa fenêtre la prédication de Saint-Paul et décida de devenir chrétienne. Elle intervint pour libérer Paul puis l’accompagna en mission. Arrêtée et condamnée par les soldats de son père, les lions viennent la lécher sans lui faire de mal, puis l’orage éteignit le feu… ! Alors elle vint à Maalula… Dans ce couvent, les sœurs, toutes en noir, et dans des attitudes rigides, ont plus l’allure de femmes musulmanes que de sœurs orthodoxes. Des jeunes nous invitent à boire l’eau d’une fontaine, à vénérer l’icône, et notre guide nous fait même une onction… inattendue ! Elle nous parle aussi d’un étrange phénomène actuel appelé « la vierge de Soufanié » : si j’ai bien compris, il s’agit d’une jeune coiffeuse qui entre en transes devant une icône et de l’huile coule de ses mains. Elle avait demandé à souffrir comme le Christ. Un prêtre, (je me demande s’il ne s’agit pas du P Élias Zahlawi, responsable d’une chorale, dont m’a parlé Sophia), s’est emparé de cette histoire qui divise l’opinion. Invitée par le nonce, elle s’est montrée très simple. .. Et puis elle s’est mariée et a fait beaucoup d’enfants.
Après un bon déjeuner, nous reprenons la route de Damas, et apercevons quelques caravansérails, qui sont l’origine des souks.
Kaukab
Il a fallu renoncer à la visite du monastère de Sednaya, l’un des pèlerinages chrétiens les plus renommés du pays, car nous avons rendez-vous à Kaukab, au lieu dit "Le Couvent de la Vision", à une vingtaine de kms au sud de Damas, où vont commencer les festivités et célébrations marquant la clôture de l’Année Saint Paul.
Vers 17 h., nous sommes presque les premiers sur le site où un espace de célébration a été aménagé en plein air et où nous sommes accueillis presque en invités : nous avons de beaux billets qui nous donnent droit aux places d’honneur. Je commence à comprendre que les autorités syriennes ont saisi l’occasion pour montrer que les chrétiens ne souffrent d’aucune discrimination et que cet anniversaire est une bonne occasion d’en faire la preuve.
Nous apprenons que la fête ne commencera vraiment que quand la procession qui vient du village voisin sera arrivée. Avec Michèle J., une pèlerine de la région de Lyon, nous partons à la rencontre de cette procession qui est encore loin. Puis nous nous y joignons. Michèle, qui parle un peu anglais, réussit à engager la conversation. Ces gens viennent donc d’un village chrétien où les orthodoxes sont un peu plus nombreux que les catholiques. Il y a une sorte d’émulation entre eux. En fait de procession, c’est plutôt un défilé, avec les drapeaux, la fanfare, les scouts nationaux (car il n’y a que les scouts officiels), et les familles, heureuses de se rencontrer, et de bavarder..
Nous arrivons au monastère de Kaukab, lieu où l’on commémore la Vision de Paul, en même temps que les officiels, religieux et politiques, qui font une entrée solennelle : il y a là, entre autres, le Patriarche orthodoxe, l’archevêque catholique, le légat du pape (la Cardinal Valera, archevêque de Madrid), le ministre du tourisme, le grand Mufti… Heureusement nos amis nous ont réservé nos places assises ! Que va-t-il se passer ? Nous n’en avons pas la moindre idée ! Certains, qui n’ont pas eu leur « messe du dimanche » espèrent bien qu’il va y avoir une messe !
Alors commence une longue prière d’intercession chantée, en arabe, je crois, par des chantres et des chœurs. Il nous manque une traduction… Puis le Patriarche Orthodoxe fait un premier discours auquel nous ne comprenons rien, évidemment. C’est en suite le tour du Cardinal légat, qui parle en espagnol… Je crois comprendre qu’il cherche à donner un ton vraiment œcuménique à son discours, puisqu’il parle « d’Églises sœurs », ce qui est assez audacieux sous le pontificat de Benoît XVI. Puis vient le grand Mufti, qui parle longuement et dont on se doute qu’il dit des choses importantes, et puis c’est le ministre du tourisme qui conclut. Les caméras sont nombreuses pour ne rien perdre de l’événement
C’est quand même impressionnant, dans un pays où les chrétiens ne sont pas 10% de la population, qu’un tel événement soit à ce point solennisé, médiatisé. Dans le car qui nous ramène à Damas, nous sommes impatients de demander à Raghad ce qui l’a marqué. Elle nous répond d’une manière très personnelle et intelligente. Elle témoigne de la liberté des chrétiens qui ne peuvent pas être fanatiques, alors que le fanatisme est presque inscrit dans la logique de l’Islam. Nous la questionnons sur le Mufti, l’Islam, la laïcité, car nous sommes surpris de l’audience que semble avoir eu le Grand Mufti dans une telle célébration chrétienne. Elle rend un bel hommage à la fidélité des musulmans et au respect mutuel dans lequel vit la population. Les chrétiens d’ici ne sont pas assez formés pour soutenir le dialogue. Ils sont complexés par rapport à l’Islam qui est religieusement plus simple et dit comment se comporter dans la vie.
Le fait même que le Grand Mufti ait été le plus écouté est un signe fort. Ce Grand Mufti est nommé par le Président et le gouvernement ne peut prendre aucune mesure importante sans qu’il ait donné son aval, au nom de la majorité Sunnite. Raghad nous dit aussi comment il nous a comparés aux fleurs de la création qui sont toutes différentes mais qui sont appelées à s’harmoniser et à former une « symphonia », mot qui évoque la douceur syrienne.
Je ne me souviens plus où nous avons dîné ce soir-là. Je sais seulement que nous sommes rentrés au même hôtel et qu’il n’y a pas eu besoin de nous bercer. Personne n’a réclamé qu’on y ajoute une célébration eucharistique. Cette nuit-là non plus, je n’ai pas entendu le muezzin !