7- Jeudi 2 Juillet 2009 - L'Euphrate - le désert de Sergiopolis
Une légère tourista m’inquiète ce matin. Je déjeune légèrement. Chacun retrouve sa place habituelle dans le car et nous voilà partis pour une nouvelle journée qui s’annone chaude : on annonce 38° à l’ombre. Heureusement le car est parfaitement climatisé et des rideaux nous protègent quand le soleil frappe au carreau. Le ciel est parfaitement bleu : depuis notre arrivée en Syrie, je n’ai pas vu un nuage.
L’ambiance pèlerinage s’estompe depuis que nous avons quitté Damas, mais le Père Bressolette n’en propose pas moins un moment de recueillement. Il nous présente le Bénédictus, ce chant d’action de grâce que l’évangile de Luc (1.67/79) met sur les lèvres de Zacharie après la naissance de Jean-Baptiste qui lui a rendu la parole. Puis il nous présente un hymne de Paul au Christ-Jésus, « image du Dieu invisible, premier-né de toute créature, tête de ce Corps qui est l’Église, en qui habite toute la plénitude » (Lettre aux Colossiens 1.12/20)
Nous roulons maintenant dans un paysage entièrement nouveau : une grande plaine cultivée, irriguée, plantée de vignobles, d’oliveraies et de céréales, où des femmes binent et bêchent en équipes. Des bâtiments divers, hangars ou maisons, sont posés çà et là. L’habitat paraît très pauvre. Il y a aussi des tentes, genre bédouins. Des troupeaux aussi, de chèvres, de moutons. Des ouvriers agricoles s’emploient au brûlage de chaumes. C’est le début de l’immense plaine de l’Euphrate.
Le P. Bressollette revient sur l’histoire des chrétiens d’Orient, qui ont été parmi les premiers disciples du Christ, notamment à Antioche où Pierre et Paul sont passés et où ceux qui venaient du Judaïsme et ceux qui venaient da Paganisme, se sont réunis en une seule communauté et ont reçu pour la première fois le nom de « Chrétiens », qui était sans doute au départ un sobriquet.
Les voyages missionnaires de Paul se sont déroulés pour une bonne part dans la Turquie d’aujourd’hui (où était par exemple la ville de Colosses).
Après la conversion de Constantin, en 313, l’Empereur voulut garantir la paix en harmonisant les différentes Églises chrétiennes existantes. C’est lui qui convoqua le Concile de Nicée (325) où fut définie officiellement la foi en la divinité du Christ, contre Arius qui la contestait.
En 330, Constantin confirme solennellement le transfert de la capitale de l’Empire en Orient, dans la ville qui portera son nom. Constantinople devient « la nouvelle Rome ». Les patriarches de Rome, d’Alexandrie, d’Antioche et de Constantinople reçoivent la charge de veiller à la communion des Églises de sa région. Il y a là en germe l’opposition qui éclatera plus tard entre l’Église d’Occident et l’Église d’Orient.
À partir de Rome, le rite latin se développe en Occident et à partir de Constantinople , le rite byzantin se
développe en Orient, en même temps que d’autres rites, copte à Alexandrie, syriaque et maronite à Antioche et chaldéen à Jérusalem. Ainsi la diversité culturelle et liturgique s’établit et le risque de séparation n’est pas évité.
L’Église d’Arménie affirme son autonomie dès le 4° s. et s’accorde avec les Églises syriaques et coptes pour refuser les formules christologiques du concile de Chalcédoine en 451, par fidélité à celle du concile d’Éphèse de 431. Une Église Nestorienne se développe en Mésopotamie et en Perse : peut-être le terreau où naîtra l’Islam ? Des ruptures de communion, des conflits de pouvoirs, des interventions des empereurs, des polémiques sur les formules théologiques et les usages liturgiques se déroulent, sur fond d’éloignement progressif entre l’Occident latin, qui incorpore les peuples barbares et l’Orient grec, qui développe une riche civilisation byzantine et doit faire face aux invasions musulmanes. Le schisme est officiellement déclaré en 1054 et la rupture s’approfondit à la suite du sac de Constantinople perpétré par les Croisés en 1204.
Des « Conciles d’union » se tiendront à Lyon en 1274, à Florence en 1440, mais les accords officiels ne seront pas reçus par les fidèles et les moines d’Orient. Le Sultan Mahomet prend Constantinople et met fin à l’Empire byzantin, l’Église de Russie s’affirme autonome. Pourtant le désir d’unité subsiste, certaines Églises se rapprochent de Rome, tout en gardant leurs traditions et leurs rites. Ainsi naissent les Églises catholiques orientales.
Les guerres et les persécutions, dont sont victimes notamment les Maronites (1860) et les Arméniens (1916) poussent beaucoup de chrétiens à se réfugier en France, aux Etats-Unis, au Canada, en Australie ; et cette immigration s’amplifie à la suite des guerres du Liban, du conflit Israël/Palestine et de la guerre d’Irak. Et c’est ainsi que de nombreuses Églises d’Orient se reconstituent en France, notamment à Paris, Lyon et Marseille. Seront-elles occasion pour nous de découvrir la richesse et la diversité de leurs traditions et de leurs liturgie dans une conscience plus vive de l’unité de l’Église ? C’est en tous cas ce à quoi travaille le Père Bressollette dans sa fonction actuelle de Vicaire Général des Églises catholiques d’Orient. Coordonnées : « Ordinariat des Orientaux », 24 Rue de Babylone, 75007 – Paris
Raghad prend le relais pour nous parler de l‘Éducation en Syrie. Elle est calquée sur le modèle français, obligatoire de 6 à 20 ans, même pour les bédouins (quelques centaines de milliers en Syrie, peu motivés), avec gratuité, y compris des livres. Les examens sont le brevet, le bac et la licence. Des écoles privées existent aussi, peu contrôlées, mais plébiscitées. La langue est l’arabe, de dialecte oriental, après avoir été le syriaque et l’araméen, encore parlé dans certaines communautés. Les professions de santé sont les premières choisies.
Petite halte à Ath-Thawra au bord du lac Assad. En 1976, le barrage at-Tabqa, sur l’Euphrate, a été inauguré créant une vaste retenue de plus de 70 kms de long. Ce lac était censé permettre des cultures à grande échelle, notamment de coton, mais la production reste en deçà des espérances. Il alimente aussi une centrale hydro-électrique. Nous sommes là à une frontière et même au passage d’un monde à un autre : la Mésopotamie. Jamais l’Empire Romain n’a franchi l’Euphrate, alors qu’Alexandre l’avait fait. Nous non plus, nous ne le franchirons pas, même si la rive gauche est toujours en Syrie, car nous allons descendre plein Sud en direction de Rassafe – Sergiopolis et de Palmyre. Nous allons rouler en plein désert de Syrie, un désert qui n’a pas la beauté du Sahara, car il est partout constitué de rocaille parsemée de buissons épineux.
Rassafa – Sergiopolis. Quel site étonnant, une ville morte, entourée par une vaste enceinte de 500 m. sur 400m., au beau milieu du désert. À quand remonte-t-elle ? À l’époque Assyrienne sans doute. L’Empire Romain y avait installé une petite garnison pour surveiller la frontière avec les Parthes, sur l’Euphrate. Un officier romain, Serge, y est martyrisé en 305, sous Dioclétien. Peu après, l’Empire devient chrétien et l’on construit sur la tombe de l’officier, devenu St Serge, un martyrium qui ne tarde pas à attirer des pèlerins. La ville est embellie sous l’empereur byzantin Justinien (6°s.) mais pillée au 7° s. par les Perses. Au 8° s. elle deviendra la résidence du calife omeyyade Hichem. On y trouve effectivement des ruines d’une église chrétienne et même d’une imposante cathédrale. Cet immense champ de ruines est vraiment impressionnant. Pour la première fois, des enfants très jeunes et en haillons nous poursuivent en sollicitant de l’argent. De quoi peuvent bien vivre des familles dans un lieu si désolé où il fait si chaud !
Une cambuse en claies de roseau est posée au bord de la route. Des tables y sont sommairement dressées. Nous nous installons sur des bancs et Raghad nous distribue une sorte de repas froid bien ordinaire. La tourista ne s’est pas trop manifestée, mais je reste sobre par prudence.
Nous brinqueballons encore une heure ou deux sur des routes incertaines, et nous arrivons à Palmyre. De toutes les oasis, c’est celle qui a la palme ! et ses plantations de palmiers seraient plantureuses si elles n’étaient pas à ce point recouvertes de poussière.
Palmyre, ville tampon entre les empires romain et parthe, a toujours été un passage obligé pour les caravanes entre le golfe persique et la Méditerranée. Redécouverte et mise en valeur par les français au temps du mandat, elle est aujourd’hui une ville moderne de 30.000 habitants. De quoi peuvent bien vivre ici les familles, avec de très nombreux enfants ? C’est un prêtre archéologue français qui a remis le site en valeur.
Raghad connaît le jeune prêtre catholique qui assure la vie de la toute petite communauté chrétienne locale. Elle nous
conduit à sa chapelle. Il est absent mais nous envoie un message pour s’excuser. Les seuls chrétiens sont des familles de techniciens et des ouvriers du phosphate, de toutes nationalités. Il n’y a pas de chrétiens arabes dans cette ville. Nous prenons le temps de célébrer la messe dans cette toute petite chapelle sans vitres. Les bruits des klaxons et les cris des enfants accompagnent notre prière. C’est le P Jean-Julien Ladouceur, prêtre haïtien, qui célèbre en créole. Je découvre que la manière dont il s’adresse à Dieu est extrêmement simple et parlante. Seule Marie-Cécile, haïtienne d’adoption depuis trente ans, peut accompagner ses prières et ses chants. Mais nous n’avons pas de peine à nous unir à eux, car si le créole est difficile à parler pour nous, il n’est pas difficile à comprendre. Nous nous faisons une âme simple qui convient à ce lieu plus que dépouillé.
Puis nous montons en car à la forteresse qui domine d’environ 1000 m. le site impressionnant des ruines que nous visiterons demain. La forteresse, du 17° s. d’après Chantal, la spécialiste des châteaux forts, n’a pas grand intérêt sinon celui de d’offrir un magnifique coup d’œil au coucher du soleil. Mais le soleil est voilé par un vent de sable, ce qui nous empêche d’en profiter pleinement. Caroline, qui est restée toute seule en bas, à cause de son handicap, est toute fière de s’être faite draguer pour 200 chameaux !
Nous gagnons notre hôtel Héliopolis, dans le centre ville. Ma chambre, au 4° étage, donne sur la forteresse. C’est encore du grand confort. Originalité : la salle de restaurant se trouve au 5° étage.
Paul et Martine, qui viennent d’apprendre que leur valise a été retrouvée à Istanbul, arrosent la bonne nouvelle et m’invitent à leur table, avec le Père Bressolette. Ce sont des gens très ouverts, qui font partie des Equipes Notre-Dame. À la fin du repas, il sort sa boite de cigarillos et m’en offre un. Désormais, ce sera à qui sortira sa boite le premier.
Après dîner, petite sortie en ville. À 22 h., les enfants ont la rue pour eux. Ils cherchent à entrer en contact avec nous. Quelques-uns parlent un peu anglais, Savent-ils où se situe Paris et la France ? Ce n’est pas sûr. Je me demande de quoi peuvent bien vivre des familles nombreuses dans une telle ville. Du tourisme, nous dit-on. Il est vrai que demain, nous en verrons beaucoup vendre des gadgets et tendre la main sur le site archéologique. La nuit sera très chaude, malgré la clim et à 3 h 30 du matin, le Muezzin se fera entendre d’une manière impérieuse.


