6- Mercredi 1° Juillet 2009 - Alep: Musée national-Omeyyades-Souk-Citadelle

Publié le par Paulfeuillesdautomne.over-blog.fr

 

La nuit fut très chaude. Beaucoup ont entendu le muezzin. Moi, seulement la clim très bruyante. Plusieurs ont la « tourista », ce mal de ventre et ce dérangement qu’on doit sans doute à la consommation de salades mal lavées. Certains doivent renoncer à la visite de la ville.

Nous nous rendons d’abord à l’église latine du quartier, en tous points semblable à une église de chez nous. Un sacristain arabe nous accueille, qui ne parle pas un mot de français, ni d’anglais. Nous croyons comprendre qu’il y aurait 700 chrétiens dans cette paroisse.

Il accepte que nous changions de couleur liturgique et me voilà revêtu d’une splendide chasuble rouge en étoffe de brocart en l’honneur de Saint Thomas. Je suggère au P. Bressolette l’idée de communier sous les deux espèces. Il n’y tient pas, de peur de choquer. Mais il se ravisera à l’offertoire et cela se passera très bien.

J’invite mes amis pèlerins (dont quelques-uns restent au fond de l’église)

à aller au cœur de la foi au Christ ressuscité, en compagnie de Thomas.

Comme pour Paul, à qui Jésus disait :

« Il t’en coûte de regimber contre l’aiguillon » (Actes 26.14),

quelque chose résiste en Thomas…

comme quelque chose résistera pour Arius, Nestorius,

et nombre de gens qui se disent chrétiens.

Est-ce possible ? Est-ce pensable ? Un homme peut-il ressusciter ?

Un homme peut-il être reconnu comme le propre fils de Dieu ?

Pensons à tant d’hommes et de femmes d’aujourd’hui à qui cela paraît invraisemblable.

Tant de chrétiens qui sont peut-être « ariens sans le savoir » !

Thomas incrédule ? Peut-être, mais Thomas impulsif, généreux, spontané.

Il faut vivre cette expérience unique de la rencontre, de la révélation, de l’illumination.

Thomas, comme Paul, l’a vécue.

Alors notre vie prend sens, un sens profond, et nous devenons utiles,

efficaces dans la construction du corps du Christ, comme nous l’a dit la lettre aux Éphésiens (2.19-22)

51.Alep021 jpgAprès la consécration, je lance le « Souviens-toi de Jésus-Christ », qui prend soudain un sens très fort. Au moment du geste de paix, je fais le lien avec le mot arabe « Salam », la paix. Plusieurs m’ont dit ensuite, surtout parmi les traditionnels qui s’étonnaient de ma liberté de parole, qu’ils avaient aimé ma manière de célébrer. C’est vrai que je me suis senti parfaitement à l’aise et heureux de saisir cette occasion de me situer comme prêtre avec eux. Un regret : c’est que nous n’ayons pas pu rencontrer un prêtre ou un autre responsable de cette paroisse pour échanger un peu sur la vie d’une paroisse chrétienne d’Alep. De même, ce n’est qu’au retour que j’ai appris qu’il y avait à Alep un Carmel où vivent des sœurs originaire de France. 

Nous nous rendons ensuite au Musée National qui présente d’exceptionnelles collections archéologiques de toute la Syrie du Nord, en particulier du « Bec de canard », entre le Tigre et l’Euphrate, qui doit être le lieu de naissance de Sophia. C’est un haut-lieu de l’humanité du néolithique (3000 av.J-C) avec ses céramiques, des tablettes cunéiformes utilisant le fameux alphabet local la femme qui donne la vie, l’homme qui admire, le baal de Ougarit jeune, fort, efficace, qui domine les éléments et qui donne la nourriture. On y trouve aussi la période néo-hittite (araméens du 1° millénaire) : Guilgamesch qui ploie sous le fardeau de l’astre lunaire et se bat contre les Égyptiens ; les cariatides qui possèdent toutes les forces de la nature, avec une tête d’homme, un corps de lion, des ailes d’aigles, une queue de scorpion. Le site d’Ébla, découvert récemment par un archéologue italien, avec le premier dictionnaire de l’histoire humaine. Raghad est intarissable dans ses commentaires.52.Alep012 jpg

Puis nous visitons la mosquée des omeyyades, sur le modèle de celle de Damas, avec colonne sur la place de l’église Sainte Hélène, qui avait rapporté la vraie croix. Et de même qu’on vénère Jean-Baptiste à celle de Damas, ici, c’est Zacharie qui est honoré, spécialement par les femmes qui ont des enfants qui ont perdu l’usage de la parole (car Zacharie avait été rendu muet par son scepticisme devant la promesse de l’ange). Maryam est aussi plus vénérée que Jésus. Mais Jésus est un prophète qui a parlé le jour de sa naissance ! Tout un couloir de la mosquée est rempli d’infirmes en prière et de femmes en pleurs.  C’est toujours étonnant de découvrir comment ici christianisme et islam se sont imbriqués. 28.SoukDamas

Nous entrons dans le « souk intégral » ! Multitude de ruelles chantantes et odorantes, partiellement couvertes, offrant un spectacle impressionnant de badauds, de familles, d’enfants et de vendeurs répétant leurs phrases rituelles pour attirer le chaland. Et ça marche, puisque je commence à me dire : « Que vais-je acheter ? foulard, boite damasquinée, savon d’Alep ? »

Je ne me souviens plus très bien du restaurant où nous avons déjeuné. Une chose m’a frappé : ce sont les taxis jaunes d’Alep. Ils remplacent les transports en commun inexistants et ans certaines rues on ne voit plus qu’eux. Je découvre aussi les « moucharabiehs », encadrement de bois découpé placé devant les fenêtres et permettant de voir sans être vu. Il paraît que le régime sait s’en servir : n’est-ce pas plus esthétique que la vidéo-surveillance ? Dans le quartier arménien chrétien de la vieille ville, nous remarquons la cathédrale maronite, nous visitons la maison de l’archevêque orthodoxe et une église grecque catholique avec son iconostase, cette cloison recouverte d’icônes qui sépare l’espace des fidèles de celui des clercs, donnant ainsi à voir en images le mystère inaccessible qu’on célèbre. 50.Moucharabiehs

 

Alep est une grande ville de 2 millions d’habitants, manifestement tiraillée, plus que Damas, entre islamisme et modernité. Les deux tiers des femmes sont plus on moins strictement voilées, tout en noir ou en couleurs plus claires. Les vitrines des magasins de vêtements sont éloquentes : tout y est. Raghad – qui n’est pas voilée- nous aide à interpréter les différentes tenues des femmes. Il y a les citadines traditionnelles, presque toutes en noir, avec le voile de pudeur. Depuis 1970, le retour au voile intégral, lié à l’éveil de l’Islam. Enfin, il y a les femmes modernes en long manteaux de couleurs diverses, dont les mamans n’étaient pas voilées et qui portent soit le voile rustique, soit le voile intégral, selon les convenances. Les jeunes filles se remarquent aussi par leurs tenues strictes, mais colorées et chatoyantes.

 

 

 

57.EntréeCitadelleEt nous arrivons au pied de la citadelle qui domine toute la vieille ville. Un escalier monumental nous fait accéder à l’intérieur d’un ensemble où on pourrait se perdre, tellement il y a de ruines de toutes sortes. Mieux vaut suivre le parcours fléché, d’autant que Raghad nous a donné quartier libre. Un petit arrêt s’impose à la mosquée d’Abraham, du 12° s. Il paraît que beaucoup de choses font mémoire du passage d’Abraham à Alep en suivant le croissant fertile. Dans l’entrée, il y a deux pistachiers et on nous explique que les pistaches sont entourées de bogues qu’on entend éclater quand elles arrivent toutes ensemble à maturité ; et un beau pin d’Alep, qui mérite bien son nom. Du sommet de la citadelle, on a une vue assez impressionnante sur toute la ville et je suis frappé de voir le nombre de minarets qui émergent de tous les quartiers.57.citadelleAlep

 

Rencontre improbable de plusieurs membres de notre groupe avec quatre jeunes filles tout heureuses d’engager la conversation. Je ne sais pas comment le contact s’est pris, toujours est-il que quand j’arrive la convivialité s’est installée. Elles ne sont pas du tout effarouchées par ces touristes qui les branchent et, en anglais, l’échange va bon train, pendant que les appareils flashent. Elles sont sûrement de la bonne société et ne rêvent que de venir en Angleterre ou en France pour faire leurs études.

59.jeunesarabesUn peu plus tard, je salue toute une famille, sûrement du monde populaire, et une jeune me demande mon nom, puis chacun me dit le sien. Ils me font comprendre que la maman arrive de chez le dentiste. La grande fille m’envoie un baiser avec sa main. Une heure plus tard, revenant du souk, je les retrouve à une terrasse de café. Ils m’invitent à m’asseoir avec eux. Je ne peux pas, car le groupe m’attend. Le grand garçon veut être pris en photo avec moi, puis une des jeunes filles. J’ai oublié de les prendre en photo, dommage ! Que signifie tout cela ? un désir de rencontre, d’échange, un rêve d’occident… 

 

Passage obligé par le souk pour faire quelques emplettes. Raghad nous conduit tout droit à un marchand des fameux savons d’Alep qui nous explique les différentes teneur en laurier et huile d’olive. Caroline tient absolument à m’offrir un petit cadeau pour moi-même ou des amis. Comment refuser : je prends la même chose qu’eux, un petit échantillon de quelques savons d’Alep, un petit cadeau facile à offrir !

 

Le car nous attend, comme d’habitude et nous reconduit à l’hôtel : première heure libre depuis le départ. J’écris trois cartes postales, à Jonathan, qui va peut-être bientôt mourir à 23 ans, à Lina, qui m’a offert le sac de voyage et à Benoît et Sophia qui m’ont permis le premier contact avec la Syrie, par leur maman, à l’occasion du baptême de Mihol il y a un an ½. Je me suis longtemps demandé si ces cartes arriveraient bien à destination, mais si, finalement, mais avec un à trois mois de retard ! 

63.Alep014 jpg

 

Soirée festive dans un restaurant cinq étoiles du quartier chrétien. Chacun s’est mis sur son trente et un, sauf moi qui n’en ai pas ! Le cadre est superbe, avec un plafond d’une hauteur immense, comme à notre hôtel, avec de belles assiettes accrochées aux murs. Des joueurs de guitare et de violon sont aussi là pour agrémenter la fête. À la grande table centrale prennent place les « officiels » : guide, chauffeurs, accompagnateur et ceux dont nous fêtons l’anniversaire, Chantal, originaire de Nantes, ainsi que Jean-Marie et son épouse Michèle. Je prends place à la table distinguée des inséparables : Claude et Mireille, de Beaune et Bruno et Caroline, de Bordeaux (ceux qui m’ont offert le savon). Ce sont des gens d’un certain milieu avec qui j’aurais sans doute bien des divergences, mais qui n’en sont pas moins très chaleureux. L’ambiance est particulièrement amicale, à plus forte raison quand arrive l’excellent vin blanc de Syrie accompagnant le gâteau d’anniversaire et les bougies.

Un groupe de sept ou huit jeunes syriens et syriennes dîne à la table voisine dans une ambiance joyeuse. On devine la jeunesse dorée – et sans doute chrétienne – d’Alep. C’est avec surprise que nous les voyons fumer le narguilé, tout en mangeant. Plus tard, nous découvrirons que la plupart des convives – y compris un monseigneur en soutane violette – font de même. Je croyais que le narguilé était un tabac doux, mais d’après mon Larousse, c’est simplement une fumée (de tabac) qui passe dans un bain parfumé. Nous sortons du restaurant par la petite place des bûcherons. Il fait si doux, à 11 h. du soir sur cette place et dans les rues d’Alep.

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Publié dans Le chemin de Damas

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