Lundi 19 Mars 2007 - Tamanrasset

Publié le par Paulfeuillesdautomne.over-blog.fr


CdF60.groupeNous nous rendons d’abord au Bordj où CdF a passé les derniers mois de sa vie et où il a été assassiné.

 

Marcel nous lit ses deux dernières lettres écrites le 01.12.1916 : « Notre anéantissement est notre moyen les plus puissant de nous unir à Jésus… Vouloir aimer, c’est aimer ».

 

Il évoque le contexte politique de 1915/16 qui permet de mieux comprendre l ‘assassinat de CdF. Les Turcs, alliés aux Allemands, sont en Tripolitaine, ils menacent le Hoggar. La sécheresse fait que seuls les pauvres sont restés à Tamanrasset. CdF voudrait que la France fasse davantage pour les pauvres (ateliers, formation). Les touarègues nobles sont partis. Djanet est tombé. CdF62.PorteBordjCdF construit le fort pour abriter toute la population restante et organise des postes de garde. Il écrit à Lyautey. C’est l’officier qui parle ! Il a 58 ans. Un rezzou, à qui le travail a été confié, vient pour prendre CdF en otage. Par ruse, ils lui font ouvrir la porte basse aménagée dans l’enceinte du bordj. Croyant qu’on vient lui apporter le courrier, Charles tend le bras. On l’attrape, le tire dehors, et lui attache les mains dans le dos. La garde est confiée à un jeune de 15 ans qui prend peur à l’arrivée de deux méharistes. Le jeune tire et tue CdF. On voit encore l’impact de la balle dans le mur du bordj. Il sera enterré tout près de là, d’une manière sommaire. « Si le grain ne tombe en terre et ne meure, il reste seul.. » 

 

Nous prenons tout le temps de visiter le bordj, avec la cour, l’oratoire, les murs de protection, sous la conduite de Rania, la guide embauchée par la municipalité. Rania est musulmane. Elle prenait d’abord CdF pour un espion, puis, impressionnée par l’intériorité des pèlerins, elle a découvert un tout autre visage de CdF et a été témoigner à sa béatification récente. Elle en témoigne aussi devant nous ! CdF61.Rania(En Novembre 2011, nous apprendrons le décèse de Rania, emportée par un oued en crue).

 

Nous allons maintenant traverser une partie de Tamanrasset pour nous rendre au premier ermitage, ou CdF a vécu environ 10 ans. Moi qui croyais que Tamanrasset était un petit village au milieu du désert du Hoggar, je découvre que c’est devenu une ville d’environ 80.000 hab., avec son marché, ses mosquées, sa caserne, et ses rues bordées de tamaris au troncs peints en blanc. La population est clairement différente, nettement plus noire, et quelques-uns arborent la tenue des Touaregs, avec le chèche bleu. CdF63.OuedNous traversons l’oued à sec, où des caravaniers donnent à manger à leur chameaux et où les chèvres broutent parmi les détritus de plastic, les eaux usées et les odeurs nauséabondes.

 

L’ermitage est un peu à l’écart de la ville, tout simple évidemment. Une sœur nous conduit à la chapelle où nous allons écouter une cassette d’Antoine Chatelard – que nous rencontrerons ce soir. Antoine, qui vient de faire un livre intitulé « CdF, Le chemin vers Tamanrasset », est le meilleur interprète de CdF aujourd’hui. Ce qu’il souligne fortement, c’est qu’il a fallu que Charles passe par la maladie, la solitude, le doute, pour réaliser pleinement sa vocation. CdF64.Oratoire

 

En 1908, il est atteint du scorbut. Il demande du lait et du vin à Laperrine, qui lui dit, en accord avec Mgr Guérin, que la pénitence allant au suicide collectif n’est pas admise. Il n’a pas de visite, le courrier n’arrive plus. Il connaît une dépression due à la solitude. La correspondance tenait une telle place dans sa vie. Il renouvelle pourtant son engagement de vie. Bien sûr il y a Jésus, mais il voudrait une vraie présence. Ses voisins ne viennent plus. Il est épuisé. Il doute de son action missionnaire. Ses efforts pour rejoindre les gens n'aboutissent pas. 

 

L’Amenokal (chef local) fait venir des marabouts qui enseignent l’Islam. Sa seule présence suscite des réactions islamistes. Qu’est-il donc venu faire ici ? Toute sa vie et son œuvre ne sont-elles pas un échec. Il s’est cru chargé d’une mission particulière… Ne s’est-il pas cru meilleur que les autres pour faire ce que les autres ne peuvent faire ? Il n’a pu célébrer que 5 fois la messe en 2 ans, il a même du vivre un Noël sans messe. Et les gens restent indifférents, si proches et si distants. Aurait-il le courage de se priver de la présence eucharistique dans le tabernacle ?

 

Quelques semaines plus tard, il doit enlever le pain qui se décompose du tabernacle qui restera 6 ans vide. « Je vous donne mon âme, mon esprit et ma vie… Prends ma vie, je ne suis pas meilleur que les autres » Pourtant, peu à peu, le désir de vivre renaît : est-il possible de mourir ainsi sans personne pour prendre la relève ?

 

Moussa (l’amenokal) alerté, prend conscience de sa responsabilité vis à vis de son hôte. Il s’est voulu pauvre, mais il est là pour donner… et personne n’a pu voir en lui un pauvre, il reste un bienfaiteur qui sollicite sa famille pour ses pauvres, qui veut donner et non recevoir, qui met son point d’honneur à ne rien accepter. Mais comment partager vraiment sans recevoir. Il se voulait petit, mais, aux yeux des touaregs, il reste un représentant de l’administration étrangère. Ne rêvait-il pas de conquête des âmes, de développement ? Avait-il conscience qu’il venait à la rencontre de gens ayant une culture ? C’est quand il est réduit à l’impuissance, à l’anéantissement que ses hôtes peuvent l’aborder à égalité.

 

Ce mois de Janvier 1909 s’achève comme une résurrection. Il reçoit Laperrine et l’indult qui l’autorise à célébrer seul. Le travail et le courrier reprennent. Peut-être avait-il cru pouvoir se passer de la réciprocité qui définit la mission. Il lui faut cesser de se vouloir un surhomme, grandir en humilité, vivre une conversion. Il entre dans une nouvelle relation avec Moussa, Oubsen, les gens. « Je suis ici non pour convertir les Touaregs mais pour les comprendre ». N’est-ce pas lui qui se laisse apprivoiser. Il exprime l’espérance que le bon Dieu accueillera tous les hommes. Il se conçoit comme graine et levain. Il découvre le Royaume tout petit au milieu de nous, au-dedans de nous. Alors renaît un bonheur rayonnant, et une extrême bonté. L’important n’est pas ce qu’on fait, mais ce qu’on est. L’hospitalité est le symbole de la réciprocitéCdF65.Repas.

 

Le car nous emmène en pleine « campagne », dans une espèce de gîte ou ferme auberge, où nous est servi un déjeuner couleur locale, puis nous avons le loisir de visiter le potager, la basse-cour, les chambres d’hôtes, d’écrire des cartes postales, d’acheter des bibelots, comme des petits chameaux en pierre.

 

CdF67.forgeronsAu retour, nous nous arrêtons dans un atelier de forgerons de bracelets, broches et autres souvenir. Je parle avec deux jeunes qui travaillent là : ce sont deux frères ; en fait, c’est grâce aux vacances scolaires qu’ils viennent aider la famille. L’un est journaliste à la radio locale et l’autre étudiant en faculté de théologie (musulmane bien entendu !). Puis le car nous dépose au centre de Tamanrasset et nous avons une ou deux heures pour nous balader en ville, en commençant par le souk très coloré.

 

Vers 18 h., nous retournons à l’ermitage où nous attend Antoine Chatelard. Un autre groupe, des officiers de réserve de la région parisienne accompagnés de leur prêtre, qui font partie de Routes Bibliques, et qui redescendent de l’Assécrem, se rassemblent dans la même salle que nous. Il est clair que nous ne sommes pas de la même école ! Mais nous allons cohabiter pour échanger avec Antoine et célébrer l’Eucharistie.

CdF68.AntoineC

- Pourquoi CdF a-t-il refusé de publier sous son nom son dictionnaire touareg ?

Ce ne sont pas les moyens que Jésus a employé. Alors qu’on l’en supplie pour l’honneur de l’Église, il répond que le moine est mort au monde et qu’il tient à l’être complètement, alors qu’il n’est pas moine puisqu’il n’a pas de clôture On doit imiter uniquement Jésus, mais chacun se fait son idée de Jésus. Et nous ne savons rien de ce que vécut Jésus à Nazareth. Charles était un homme d’extrême : être médaillé d’or de la société de géographie était à l’exact opposé de ce qu’il voulait être…

 

- Pourquoi l’entêtement à fonder une communauté ?

C’est un créateur qui a besoin de faire ce que les autres n’ont pas fait. Mais l’Abbé Huvelin dit qu’il n’était pas fait pour fonder. Il mettait la barre trop haut, c’était invivable.

 

- Que dire de ses relations difficiles avec le frère Michel ?

Frère Michel, qui mourra à la Chartreuse, était quand même un personnage difficile. Ni les pères blancs, ni les trappistes n’ont envoyé quelqu’un. Nous, les petits frères, nous avons commencé avec la règle, mais nous nous sommes aperçus que c’était impossible. Le Père Voillaume et Sœur Madeleine sont retournés à la vie de CdF.

 

- L’actualité de CdF ?

Il redevient d’actualité. Jamais on n’a vu autant de monde. C’est peut-être un fruit de la béatification (au mois d’août 2006). Cette popularité n’est-elle pas dangereuse ? C’est aux fruits qu’on peut juger de la valeur du grain tombé en terre. Mais il y a toute une vitalité qui se manifeste à partir ou à cause de lui. Jésus, à Nazareth, n’était-il pas déjà le sauveur du monde ?

 

 - La rencontre avec l’Islam, si actuelle, renvoie aussi à CdF. CdF66.Service

Il est venu dans l’idée que les Touaregs allaient se convertir, qu’ils étaient disposés à recevoir l’évangile.. C’est pas possible que tous ces gens aillent en enfer ! (De même, les musulmans nous admirent et disent : quel dommage que vous n’acceptiez pas de professer la foi musulmane !) Des portes sont peut-être en train de s’ouvrir : la mort de J-Paul II a marqué tout le monde ; le regrettable discours de Benoît XVI à Ratisbonne peut avoir des conséquences heureuses. CdF a beaucoup reçu des musulmans, de leur vie de prière… Il peut y avoir une saine émulation entre nous.

 

- Quel parallèle avec Christian de Chergé ?

Très fort.. Mais il a été beaucoup plus loin que nous. Renvoi au livre de Michel Cuypers : « Le Festin » dont la préface de Mohammed Ali Amir-Moezzi, de l’Ecole pratique des Hautes Etudes Sorbonne, dit ceci : « Michel Cuypers s’intéresse aux relations entre l’islam et les autres religions, plus précisément entre musulmans, juifs et chrétiens. Il révèle ainsi la place periphérique, et donc le caractère secondaire puisque circonstanciel, des passages concernant tensions, violences et répressions à l’égard des non-musulmans ; et la centralité, et donc le caractère primordial et universel des passages soulignant l’unité profonde, l’harmonie et la fraternité principielle des trois religions dites abrahamiques. Il n’est pas besoin de dire la portée capitale que peut comporter une telle trouvaille, sur le plan aussi bien spirituel que politique ».

 

Nous sommes le 19 Mars ; la messe de ce jour est celle de St Joseph. Ça tombe bien ! Marcel va nous faire une belle homélie à partir de la phrase : « Il descendit à Nazareth et il leur était soumis ». Frère Antoine me dédicace son livre : « Charles de Foucauld – Le chemin vers Tamanrasset » (ed. Karthala) et me charge de monter le courrier à l’Assécrem pour Edouard et Alain (le brestois). Quel honneur !

Publicité
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article