Dimanche 18 Mars 2007 - Ghardaïa

Publié le par Paulfeuillesdautomne.over-blog.fr

Dimanche 18 mars -

 

 L’hôtel El Djanoub est nettement plus impeccable que les précédents: on n'est plus dans le bled, on est dans unecdf.33.Claude Rault ville moderne.

 

Ce matin, on peut mieux prendre son temps, avant de partir à la Maison des Pères Blancs où réside l’évêque et où nous allons participer à la célébration dominicale.

 

L’évêque, Claude Rault, un normand (qui a remplacé le P. Rimbaud, un vendéen) m’invite à concélébrer. J’hésite, puis j’accepte. Ce qui me donne l’occasion, à la sacristie, de lui offrir la plaquette sur les « Évènements d’Algérie » que j’ai mise dans mon sac au dernier moment, « à toutes fins utiles ». Je pointe l’audace que nous avons eue à l’époque d’écrire aussi un chapitre sur l’Église d’Algérie… Il l’accepte bien volontiers et me dit que ça l’intéresse beaucoup car il écrit un livre à ce sujet.

 

Je suis ému d’être concélébrant de cette eucharistie, la plus « officielle », puisque notre groupe s’est fondu dans la communauté chrétienne locale. En fait cette communauté est aussi toute petite : deux ou trois prêtres, un diacre, quelques religieuses et une poignée de laïcs. Je suis aussi émerveillé de la simplicité et de la liberté de Mgr Claude Rault, dans sa manière d’accueillir, de présider, et de commenter la parabole de l’enfant prodigue :« Les aînés que nous sommes, prévenus par un serviteur, ont du mal à admettre que « nos frères que voilà » ont autant de prix que nous mêmes et sont tout autant aimés de Dieu. L’évangile ne dit pas si nous accepterons ou non de nous asseoir à la même table du festin. C’est comme au jugement dernier où les fils aînés sont scandalisés que les fils perdus passent avant eux. Pour le Père, il n’y a pas de différence. Ou plutôt si : il se tient à l’affût et se fait proche des blessés de la vie ».

 

Oui, elle est impressionnante de gratuité cette Église d’Algérie : comment ne me ferait-elle pas penser aux moines de Tibihirine, à tous les martyrs de ces années de braise et à Monseigneur Tessier qui préside depuis des décennies à cette incarnation, à la suite de Mgr Duval. « Considérer tout homme comme un frère et un fils de Dieu », voilà leur ligne de conduite.

 

CdF34.ClaudeRAprès la messe, Mgr Claude Rault se rend disponible pour parler avec nous. Son diocèse est peut-être le plus grand du monde en surface. 3 Millions 800.000 habitants répartis dans de nombreuses oasis, comme des îles au milieu d’un océan. Les chrétiens sont présents dans 11 lieux. L’Église compte 100 permanents, 20 prêtres, 40 religieuses et quelques laïcs, en particuliers des familles de pétroliers. Nous sommes là comme le sel dans la soupe, avec le désir de donner de la saveur. Nous ne sommes pas seuls à vivre les valeurs du Royaume, mais nous cherchons à être signes d’une Église attentive à l’autre différent. Nous ne sommes pas qu’une Église de la présence ; notre vocation est dans la relation à l’autre, dans l’effort pour rejoindre l’autre de la façon la plus évangélique possible, à travers ce qu’on pourrait appeler des plateformes humanitaires. Il y a eu des centres de santé, des centres d’artisanat, des centres de formation professionnelle (pour travailler dans le pétrole) jusqu’en 1976. 1976 : nationalisation « providentielle » du pétrole : elle nous dépouille et nous renvoie à notre spécifique. Nous nous retrouvons les mains nues. Nous nous sommes rapprochés de la vie des gens : groupes de femmes en couture, soutien scolaire, moi-même j’ai été prof d’anglais dans un collège public. Aujourd’hui, nous sommes engagés dans la promotion féminine, l’enfance inadaptée, les bibliothèques scolaires et universitaires, un centre de documentation saharienne, avec des ouvrages rares. L’évangélisation directe n’est ni permise, ni possible. C’est un témoignage dont nous ne pouvons mesurer la portée. Nous avons peu de relations directes avec les Imams, sinon à la fête du Mouloud, où nous sommes invités à la mosquée. CdF36.marché

 

Le rapport avec les musulmans est essentiellement au gré de la vie, par exemple avec les confréries  populaires. J’ai du mal à parler de « l’Islam »en général, qui a ses intégristes, comme les chrétiens. Les musulmans n’identifient plus chrétiens et occident. L’Algérie redécouvre Saint Augustin qui a retrouvé en 2005 son passeport algérien. Grâce à lui, un autre regard est porté sur l’Église… et sur CdF, considéré jusqu’alors comme un espion de l’armée française. Alors qu’il a passé sa vie à apprendre la langue de l’autre, qu’il s’est mis à l’école de l’autre, qu’il est venu au désert pour rencontrer et qu’il a retrouvé sa foi par le témoignage des musulmans. Il nous faut beaucoup de prudence pour aborder les aspects politiques (Palestine, Al Quaida) d’autant que les « intégristes » ne sont pas forcément violents. La souffrance est grande chez les musulmans du fait de ce qui se passe en Irak, au Liban. Ils y a des affrontements entre eux – « Les Mozabites » sont comme ça ! » - comme entre catholiques et protestants.

 

Question : Êtes-vous en contact avec les femmes avec un seul œil ? R/ Elles sont très fortes. Même les femmes voilées sont libres chez elles. L’évolution est très lente. Dans leur travail (école, hôpital) elles peuvent avoir des relations « normales » avec les hommes. À la télé, il y a des femmes qui font des prêches, mais pas encore dans les mosquées. Ils nous disent : « Nous, on est une religion des hommes, vous, vous êtes une religion de femmes »

 

CdF39.marché4Il nous signale un livre qui vient d’être écrit par un petit frère de Jésus, Michel Cuypers, sur les rapports entre chrétiens et musulmans, intitulé « Le Festin… Une lecture de la Sourate al-ma’ida ».

 

Le marché et la vieille ville. Nous nous rendons sur la place centrale de la vieille ville, entourée de portiques en arcades, où se tient un grand marché à ciel ouvert. Nous avons une heure devant nous pour regarder, photographier – attention à ne pas prendre les femmes voilées ! – et faire quelques emplettes souvenirs.

CdF37.marché2

 

 

J’entre dans un magasin de tissu et achète deux napperons (dont un pour me servir de nappe pour l’eucharistie à mon domicile). Je veux photographier la famille, mais les deux filles se cachent ! Le marché couvert de toiles de la rue des bouchers est particulièrement haut en couleurs et en odeurs. 

 

Enfin nous montons à la découverte de la ville sainte de Béni Izguen (« les fils de ceux qui détiennent la foi ») entourée de remparts et fermée de deux portes. J’arrive à engager une petite conversation avec 5 jeunes en 2° année de lycée. Je les encourage à ne pas perdre le français, voie d’accès à des trésors de culture. Ils me photographient avec eux.

 

CdF35.Ksar

CdF55.Terrasses

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Et nous allons déjeuner – rapidement- dans un restaurant de la ville où le car vient nous prendre pour nous emmener à l’aéroport. À 15 h 30, nous nous envolons pour Tamanrasset, qui doit être à environ 1000 kms au sud. Nous allons traverser le grand Erg oriental.

 

Tamanrasset

 

Un vent de sable dans la dernière heure rend l’atterrissage un peu délicat. La semaine dernière, il y a eu des vents de sable qui empêchaient les avions de décoller de Ghardaïa.

 

Dans le car qui nous emmène à l’hôtel, je me trouve près de Mme de Blic : bougonne, franche, elle râle sans arrêt. Elle a vécu à Nantes de 1972 à 1979, dans un immeuble du quai de la fosse et allait à la paroisse N-D de Bon-Port. Elle n’aime pas le maire de Nantes ! C’est un dangereux franc-maçon, un homme de pouvoir … Je réagis avec humour, mais fermement. On parle du tramway, du château, de la cathédrale. Finalement, c’est sympa. Je lui parle de ce que je connais de la famille de Blic par ce que j’ai lu : elle même est fille de militaire. Elle a du tempérament ! 

 

Catherine, la boute-en-train, drôle et fantasque du groupe, me prête un bouquin dont je lis quelques pages avant de m’endormir. Ce livre : « Charles de Foucauld » de Christophe Mary (Pygmalion) démystifie complètement CdF, notamment sur son autoritarisme et le manque d’hygiène et d’humanité qui régnait à Béni-Abbès, et que le frère Michel n’a pas supporté… Mais c’est avec des hommes qu’on fait des saints. Et il n’en écrit pas moins : « Jamais on n’aurait pu pénétrer le Hoggar sans lui. Jamais non plus Tamanrasset ne se serait développée sans cette présence au silence tapageur, à la bonté énervée, à la charité si angoissée ». (p. 273)

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