5- Mardi 30 Juin 2009 - Apamée - Saint-Syméon - Alep
Nous quittons très tôt l’hôtel Sheraton et prenons, plein Nord, la route d’Alep. Le hasard fait que je me retrouve assis près de Jean-François, un homme jeune d’environ 40 ans, le benjamin de notre groupe probablement. Il est substitut au procureur de la République d’Orléans. C’est la première fois qu’il m’est donné de converser avec un magistrat. Il me raconte son parcours, fils de pied-noir, agriculteur en Algérie où il a été écrasé sous son tracteur. D’où sa nostalgie de l’Algérie française. Il s’investit beaucoup dans divers groupes chrétiens, dont les scouts d’Europe dont il est un des responsables. Nous n’avons décidément pas grand chose en commun, sinon une sympathie toute simple qui s’approfondira tout au long des jours car on prend vite des habitudes et chacun a désormais sa place quasiment attitrée.
Le Père Bressolette nous invite d’abord à méditer le fameux texte de Philippiens 2 qui évoque la manière dont
le Christ-Jésus n’a pas revendiqué le rang qui l’égalait à Dieu,
mais s’est fait serviteur en se faisant pleinement homme
et a poussé l’obéissance au Père jusqu’à mourir sur une croix :
c’est pour cela que Dieu l’a exalté
et lui a donné le Nom qui est au-dessus de tout nom :
Jésus-Christ est reconnu comme « Seigneur ».
Puis, avec sa compétence de Vicaire général chargé des Églises orientales en France, il entreprend de nous faire découvrir cette mosaïque d’Églises chrétiennes qui cohabitent tant bien que mal en Syrie, ou au Liban, ou en Irak… et aussi en France : pas facile se s’y reconnaître parmi les Chaldéens, les Maronites, les Grecs-Melkites, les Byzantins, les Arméniens, les Syriaques, sans parler des coptes, es uns étant catholiques, d’autres orthodoxes et d’autres encore autonomes.
D’après le dossier de Croire Aujourd’hui n° 256, de Mai 2009, en Syrie, les chrétiens, qui représentent moins de 10% de la population, s’interrogent sur leur avenir dans un pays où l’équilibre politique, social et religieux est instable. Face aux incertitudes, certains jeunes bousculent les frontières de leurs communautés et cherchent à tisser des liens plus spirituels. Depuis les années 1960, beaucoup ont émigré, les familles sont moins prolifiques.
La particularité, c’est qu’officiellement la Syrie se revendique comme un État laïc, où il ne devrait donc pas y avoir de discrimination. L’équilibre est cependant subtil entre la majorité sunnite (dont fait partie le Grand Mufti) et les différentes minorités, chiites, druze, chrétiennes. Le président (qui est obligatoirement musulman) et le pari Baas maintiennent un contrôle strict sur l’opinion. Malgré cela, les chrétiens préfèrent généralement soutenir ce régime qui leur garantit la liberté de culte. La société est loin d’être sécularisée et le système communautaire prime et on observe un raidissement de l’Islam qui devient moins tolérant.
Le dialogue interreligieux est très timide : « Il nous est difficile de mettre à la même table Mohammed et Jésus ». Du fait de la diminution du nombre des chrétiens, les communautés sont plus petites et certaines se replient sur elles-mêmes, devenant parfois étouffantes pour leurs jeunes. « Quand mes parents me parlent de leur jeunesse, j’ai l’impression que c’était un âge d’or, nous sommes trop minoritaires aujourd’hui » dit une jeune chrétienne. C’est tout à fait ce que j’ai ressenti lors du repas de baptême de Mihol, en écoutant parler Sophia et sa maman qui a vécu presque toute sa vie là-bas.
De plus le standing de vie du clergé commence à choquer des jeunes. Pourtant il y a un grand enjeu pour l’avenir à ce que la société reste accueillante et respectueuses des diversités. Les chrétiens, mieux ancrés dans leur foi, peuvent être des ferments de paix dans un région qui en a bien besoin.
Chemin faisant, le paysage a complètement changé. Nous sommes passés de l’aridité des plateaux autour de Damas, qui est à 900 m. d’altitude, à la fraîcheur des plantations, des cultures, des vergers, des champs de vigne, maraîchage, terres irriguées, silos. La Syrie est un pays riche en fruits : les abricots de Damas, les olives, les pastèques.
Nous avons fait 160 kms et nous sommes à Homs, au centre du pays, là où la France avait créé un centre militaire et où Hafed el-Assad a été formé. C’est une ville industrielle où a été construite une centrale électrique. Et, 40 kms plus au Nord, nous allons atteindre Hama (1), chantée par Maurice Barrès dans son livre « Un jardin sur l’Oronte ». L’Oronte est considérée comme la frontière naturelle entre « le royaume de Damas » et « le royaume d’Alep », pour parler comme autrefois. « Franchir l’Oronte » veut dire passer dans un autre monde. Et Hama, riche en architecture, mosquées, mausolées, a été le lieu de bien des affrontements avec les Assyriens, les Babyloniens. Les croisés l’ont même occupée. Les campements des bédouins apparaissent et les moutons, car Hama est aussi la capitale du mouton. Nous faisons un rapide arrêt pour admirer les norias, roues à eau entraînées par le courant du fleuve.
Encore 25 Kms et nous allons prendre tout le temps qu’il faut pour visiter le site imposant d’Apamée. Au 5° s. avant J-C, cette ville hasmonéenne était l’une des plus importantes avec Antioche et Lattaquié (Laodicée). Paul n’y serait-il pas passé lors de l’un de ses voyages ? Justinien y fit édifier des remparts de 7 kms de circonférence. Nous allons parcourir pendant une bonne heure, sous un soleil implacable, une immense rue romaine large de 37 m., longue de 2 kms, appelée la grande colonnade, bordée de portiques et de divers monuments impressionnants.
Cette ville, qui s’était par la suite couverte d’églises byzantines et avait servi de refuge aux Nestoriens après le concile d’Éphèse, fut ravagée en 1157 par un violent séisme dont elle ne se relèvera pas.
Bonne occasion pour Raghad de se lancer,quand on reprend la route, dans des explications sur Nestorius, le monophysisme, l ‘Arianisme, qui refusent de reconnaître en Jésus le Fils de Dieu… ce qui préparera peut-être la naissance de l’Islam qui ne peut croire que Dieu puisse se manifester autrement que par Gabriel, puis par son prophète, puis par Le Livre (le Coran). Il faut cependant préciser que l’Arianisme (4°s.) qui refuse à Jésus le nom de Fils de Dieu, sinon d’une manière adoptive, est beaucoup plus radical que le Nestorianisme (V° s) qui sépare les deux aspects humain et divin de la personne de Jésus et refuse donc qu’on donne à Marie le titre de « Mère de Dieu ». Nestorius avait d’ailleurs combattu l’arianisme.
Raghad se demande si cette région était donc prédestinée à s’ouvrir à l’Islam, notamment par Théodoret de Cyr qui se réfugie à Apamée avec Nestorius après le concile d’Éphèse. J’espère qu’on aura l’occasion de reparler de cela, qui touche aux conditions religieuses de la naissance de l’Islam au 7° s.
Après un bon déjeuner à 15 h 30 à Maarrat al Numan, nous roulons sous la canicule vers Saint-Siméon, d’abord à travers une plaine riche, avec des cultures d’oliviers, d’abricotiers, de blé, de maïs, de tournesol et des troupeau de moutons. Les villages comptent bon nombre de maisons en construction. Et nous grimpons sur une colline pour arriver sur le site grandiose, impressionnant, de Saint-Siméon.
Siméon-le-stylite est assez connu, du fait même du mode de vie érémitique qu’il a inauguré. Il quitte la communauté des moines pour passer les trente dernières années de sa vie au sommet d’une colonne haute de 18 m. Il veut échapper à un christianisme qui a tendance à s’installer, depuis qu’il est devenu religion officielle. Les Pères de l’Église n’encouragent pas cette pratique. Saint Basile dit même : « Malheur à celui qui est seul, car, s’il tombe, il n’y a personne pour le relever !». En fait Siméon ne sera pas si seul que cela, car cette manière de vivre lui vaut une grande célébrité. Il attire bientôt des foules de pèlerins à qui il parle longuement.
C’est après sa mort en 459 que les moines entreprennent la construction d’une
basilique qui est un des joyaux de l’art paléo-chrétien. Elle se déploie en 4 ailes en croix ordonnées autour de la colonne de Saint Siméon. Nous bénéficions pour notre visite d’une lumière exceptionnelle car, au coucher du soleil, les pierres ocre et les scuptures prennent tout leur relief. Nous prenons tout le temps d’admirer ce magnifique ensemble sous toutes ses coutures.
Nous aurions tellement aimé célébrer l’eucharistie dans un tel site, mais l’heure de fermeture est proche et il nous faut chercher un autre endroit favorable. Ce sera tout simplement au bas de cette colline, parmi les blocs de pierre arrachés à la clôture du monastère et les herbes folles.
Ce n’est guère confortable. Mais chacun trouve à peu près de quoi s’asseoir. Le Père Bressolette et Jean-Julien Ladouceur (prêtre haïtien) revêtent leur aube. Je ne me suis évidemment pas encombré de cet accessoire ! Nathalie apporte la valise-chapelle où rien ne manque. Et nous choisissons la plus belle pierre, plus ou moins en équilibre, pour servir d’autel.
Le P. Bressolette a choisi un texte de Philippiens 4 et la tempête apaisée en Mt 8, qui se termine par la question : « Qui est-il celui-là pour que même les vents et la mer lui obéissent ? » Je ne me souviens plus de l’homélie ! J’ai seulement remarqué que plusieurs membres du groupe se tiennent à l’écart de la célébration, signe que tous ne partagent pas la foi catholique. Je découvrirai par la suite que deux des membres du groupe sont orthodoxes. Au retour, le Père Bressolette, qui commence à délaisser le col romain pour la chemisette, me propose de présider demain la célébration qui aura lieu dans une église d’Alep et il souhaite qu’à un jour près nous fêtions Saint Thomas. Ça me va plutôt bien, moi qui ai lancé le projet de l’église St Thomas à Nantes !
Nous gagnons Alep, à 40 kms à l’Est environ. D’emblée la ville nous apparaît plus moderne que Damas. L’hôtel Mandaloun, où nous allons passer deux nuits, est en plein centre ville, dans le quartier chrétien, et doit bien lui aussi mériter ses 4 étoiles. Les chambres se répartissent sur plusieurs étages autour d’une sorte de patio carré de 200 m², qui va être un bon havre de convivialité où l’on peut écrire ses cartes postales ou bavarder en attendant que tout le monde soit là pour partir au restaurant ou en visite. Le restaurant est lui aussi haut de gamme.
J’y fais connaissance avec Chantal, la spécialiste des châteaux forts, qui a je ne sais plus quelle mission dans le diocèse d’Avignon. Je découvre qu’elle est née en 1936 rue Dos d’âne à Nantes, qu’elle a été baptisée dans l’église Saint Jacques et que son frère tient toujours un magasin d’optique rue Joliot-Curie. En plus, c’est son anniversaire demain ! Ce que je m’empresse de signaler à Nathalie.
De retour à l’hôtel, je sors pour faire un petit tour en ville et fumer un petit cigarillo. Je me trouve en compagnie de Nathalie, notre accompagnatrice de Terre Entière, qui me dit se sentir en sécurité dans cette ville arabe alors qu’en Égypte ou au Maghreb, en Égypte surtout, marquée par un tourisme de masse, toutes les femmes sont regardées comme si elles étaient en débardeur. À 11 h du soir, la ville est très animée, avec des jeunes, des femmes, des enfants, les cris des vendeurs, le va et vient des travailleurs, avec leurs chariots transportant leurs marchandises. Je remarque aussi la richesses des devantures des magasins de mode, par exemple, où les manteaux, les niquabs, les foulards, les costumes sont artistement mis en valeur.
Je laisse Nathalie pour rentrer car il faut que je pense un peu à mon homélie de demain matin.
(1) Hama : comment se fait-il que Raghad ne nous rien dit du massacre qui s'y est déroulé en février 1982 et qui a fait de 10 à 20 000 victimes, la plupart civiles ? Selon le parti Baas, qui prônait un nationalisme arabe, la ville de Hama était un bastion du conservatisme et des Frères musulmans. Déjà en 1964, des émeutes avaient éclaté, suite à la mise en place de l'État baasiste. L'invasion syrienne du Liban en 1976 rendait le défi encore plus grand. En 1980, les Islamistes n'ont pas été loin de réussir une tentative d'assissinat du président Hafed el-Assad. La vengeance a été rapide et sans pitié. Et pour réprimer le soulèvement de la Fraternité musulman, Hafed el-Assad, l'armée syrienne, commandée par le frère du président, a assiégé la ville pendant 27 jours. Les rapports diplomatiques occidentaux ont fait état de 1 000 morts, ,. alors que le Comité syrien des droits de l'homme parlera de 40 000. Un tel évènement a laissé des blessures profondes. Le silence de notre guide n'en est que plus incompréhensible.

